Le paysan entre en Histoire

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Contexte historique
Le paysan fut longtemps un oublié de l’Histoire. Vilain du Moyen Age, pâtre matois de Molière, berger d’idylle au XVIIIe siècle : il ne figure guère dans la conscience historique, artistique ou littéraire, si ce n’est sous forme de fiction. Vint la Révolution, l’abolition des privilèges, la chute de la noblesse et l’adoubement du tiers état ; les paysans participent aux journées révolutionnaires, courent aux frontières défendre la République, avant que d’être enrôlés massivement dans les armées de l’Empire. Ayant fait leur entrée sur la scène de l’Histoire, ils vont y être de plus en plus présents à mesure que la société de la Restauration et de la monarchie de Juillet découvre la province – la publication des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, par Taylor et Nodier, débute en 1820 –, le peuple qui l’habite et les grandes questions sociales. C’est alors, en 1846, que Michelet leur rend hommage dans Le Peuple : « Le paysan n’est pas seulement la partie la plus nombreuse de la nation, c’est la plus forte, la plus saine et, en balançant bien le physique et le moral, au total la meilleure. » George Sand en exalte « l’âme primitive» dans ses romans rustiques tandis que le très conservateur Balzac en dénonce la monstruosité. En instaurant le suffrage universel en 1848, la IIe République fera du paysan un citoyen à part entière, un homme dont le bulletin de vote peut influer sur le cours de l’Histoire.
Analyse des images
Au Salon de 1848 – le premier de la IIe République, librement ouvert à tous –, Millet présente deux tableaux : La Captivité des Juifs de Babylone, un tableau d’Histoire susceptible d’attirer les commandes, et Un vanneur, qui constitue un véritable début dans le genre où il allait s’illustrer, la peinture des paysans. Il montre un paysan – un vanneur – qui, à l’aide du van (sorte de panier en forme de coquille, très plat et muni de deux anses) fait sauter le grain pour le séparer de la paille. Aucune fioriture : le paysan travaille, dans sa grange, en habit de travail, sabots aux pieds. Le sérieux de la représentation, la simplification de la silhouette, qui élargit le geste, les tons larges de couleurs chaudes : tout surprit dans cette œuvre, un tableau magistral du point de vue esthétique. Ecoutons Gautier le louer : « Il est impossible de voir quelque chose de plus rugueux, de plus farouche, de plus hérissé, de plus inculte ; eh bien ! ce mortier, ce gâchis épais à retenir la brosse, est d’une localité excellente, d’un ton fin et chaud quand on se recule à trois pas. Ce vanneur qui soulève son van de son genou déguenillé, et fait monter dans l’air, au milieu d’une colonne de poussière dorée, le grain de sa corbeille, se cambre de la manière la plus magistrale. » Mais ce tableau peint en 1848 est bien aussi un tableau de 1848. Gautier le sait bien, lorsqu’il ironise : « La peinture de M. Millet a tout ce qu’il faut pour horripiler les bourgeois à menton glabre », et Ledru-Rollin aussi, ministre de l’Intérieur, lorsqu’il l’achète, immédiatement, 500 francs ! C’est que jamais encore l’identité sociale du paysan – travailleur de la terre – n’avait été ainsi présentée.
Interprétation
Avec Un vanneur, Millet avait trouvé son héros, le paysan, et son décor, la nature. Les modernes saluèrent cette œuvre, dont le jeune Courbet qui s’en souviendra lorsqu’il peindra Les Casseurs de pierre. On salua l’effet de réel : « On peut se croire dans l’aire de la grange, quand le vanneur secoue le grain, fait voler les paillettes, et que l’atmosphère se remplit d’une poussière fine à travers laquelle on entrevoit confusément les objets. » Cependant, la beauté simple et simplificatrice de ce vanneur devait en faire le type même du vanneur, tout comme les bergères, les glaneuses, les laboureurs de Millet allaient être comme les membres d’une galerie typologique de la vie rurale à son apogée, ce qui explique que puisse se poser sur cette œuvre un regard quasi ethnologique. On vit ce vanneur, tout comme les autres paysans de Millet, comme « un autre », dont on pouvait étudier le costume, le geste, la physionomie, mais sur lequel on portait, sans toujours le savoir, un jugement qui, au-delà de l’esthétique, ne répondait finalement qu’à ses propres espoirs ou à ses propres craintes face au monde paysan.
Bibliographie
Caroline et Richard BRETTEL Les Peintres et le paysan au XIXe siècle Genève, Skira, 1983.
Georges DUBY et Armand WALLON (dir.) Histoire de la France rurale , tome III « Apogée et crise de la civilisation paysanne, 1789-1914 »Paris, Seuil, 1976.
Geneviève LACAMBRE, (dir.) Millet et son temps , Colloque de Cerisy, octobre 2000à paraître.
Pour citer cet article
Chantal GEORGEL, « Le paysan entre en Histoire », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/paysan-entre-histoire?i=292&d=1&a=22
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