La pensée moderne face au catholicisme

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Contexte historique

« Jésus, un homme incomparable »
Les années 1890 – « l’après-Jules Ferry » – voient se multiplier les dissonances au sein de la République. Les difficultés économiques liées à la crise de 1882 engendrent un climat social difficile, marqué par des grèves, notamment à Decazeville en 1886. La montée de l’antiparlementarisme et celle d’un nationalisme revanchard ont permis au général Boulanger de rassembler autour de son képi une coalition de mécontents dont les ressentiments, exploités par la droite antirépublicaine, perdurent au-delà de l’échec et de la fuite du général (1er avril 1889), tandis que se développe le socialisme. Le monde de la pensée n’est pas moins troublé, au centre duquel trône Ernest Renan, célèbre depuis la publication en 1863 de La Vie de Jésus – best-seller du siècle –, livre qui exprime la profonde humanité du Christ, « homme incomparable ». Penseur, philosophe, historien, mais aussi homme de pouvoir, Renan publie en 1891 L’Avenir de la science, sorte de testament du siècle qui s’achève. Il est alors plus que jamais le « pape » de la vie intellectuelle. En cette même année 1891, le pape Léon XIII publie l’encyclique Rerum novarum, qui dénonce les excès du capitalisme d’un côté, et le socialisme de l’autre.

Analyse des images

Jean Béraud illustre ici un extrait de L’Évangile de Saint-Luc (chapitre VIII, verset 49) : la visite de Jésus chez le pharisien Simon au cours de laquelle une « femme pécheresse » oint les pieds de Jésus d’un parfum de grand prix après les avoir mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Mais la scène se déroule en 1891, dans un intérieur bourgeois : Renan (au centre de la table, une serviette autour du cou) préside un dîner mondain où figurent nombre de personnalités parisiennes, dont le chimiste Eugène Chevreul (mort l’année précédente à 103 ans) avec lunettes et favoris grisonnants, et Alexandre Dumas fils, appuyé au dossier d’une chaise. A ce dîner assiste le Christ, dont les traits ont été immédiatement identifiés à ceux du journaliste et militant socialiste Albert Duc-Quercy (1856-1934), aux pieds duquel se prosterne, à l’heure du café, une Madeleine repentante qui n’est autre que la demi-mondaine Liane de Pougy, laquelle, réellement repentante, finira ses jours au couvent.

Interprétation

Il n’est pas facile de faire une lecture simple de cette toile, qui fit scandale et fut achetée par le correspondant du Daily Telegraph à Paris, sir Campbell Clark. Tout y est ambigu. S’y mêlent en effet idéal religieux et satire sociale ou morale. On peut certes y voir un Christ proche des humbles, mais sous les traits d’un infatigable propagandiste et meneur de grèves ! Renan, le vieil adversaire de l’Eglise, y tient la place principale, mais il est devenu la référence officielle de gouvernements soucieux d’ordre et de stabilité… et le voilà incarnant Simon le pharisien, lui qui s’était ouvert de sa « peur de sembler un pharisien » ! « Christophage pour Salon et clubs, se réservant d’accommoder le fils de Dieu au goût du jour », dira Octave Mirbeau à propos de Jean Béraud. S’agit-il d’une simple facétie ou bien d’une affirmation selon laquelle dans la nouvelle société issue du positivisme, l’enseignement du Christ, sa foi en l’humanité, gardent toute leur force ?

Bibliographie

Patrick OFFENSTADTJean Béraud (1849-1935), La Belle Epoque, une époque rêvée, catalogue raisonné Köln, Taschen, 1999 H.
W.
WARDMANN Renan, Historien, Philosophe Paris, Cedes-Cdu, 1979.
Gérard CHOLVY Christianisme et société en France 1790-1914 Paris, Seuil coll. « Points Histoire », 2001.

Pour citer cet article
Chantal GEORGEL, « La pensée moderne face au catholicisme », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/pensee-moderne-face-catholicisme?i=293&d=11&c=catholicisme
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