Le petit colporteur

Date de publication : Janvier 2015

Université d'Evry-Val d'Essonne

Partager sur:

Contexte historique

En 1734, François Boucher reçoit la commande d’une série de tableaux pour les tapisseries de la manufacture de Beauvais. Le Petit colporteur, aussi appelé La Curiosité, appartient probablement à cette série. Le grand format carré tient à la nécessité de réaliser un patron de grande taille pour les artisans liciers qui tissent et confectionnent les tapisseries.

Né en 1703, François Boucher se familiarise très tôt avec la peinture au contact de son père, Nicolas Boucher, maître-peintre et dessinateur de l’Académie de Saint-Luc. En 1721, il intègre l’atelier de François Lemoyne, puis multiplie les travaux de gravure, avec des scènes qui s’inspirent régulièrement des œuvres d’Antoine Watteau. En 1723, il obtient le Premier Prix de l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture. Cinq ans plus tard, il part à la découverte de Rome, en compagnie des peintres Van Loo. Il visite les collections et les sites antiques de la ville éternelle et des grandes villes de la péninsule. Ce voyage influence durablement ses œuvres qui exploitent souvent des décors à l’antique et des paysages italiens.

De retour en France en 1731, Boucher est agréé comme peintre d’Histoire au sein de l’Académie. Trois ans plus tard, il est reçu officiellement, avant de devenir professeur en titre en 1737. En parallèle à cette reconnaissance officielle, il réalise des œuvres pour des familles de notables et dans le domaine des arts décoratifs. C’est ainsi qu’il répond à la sollicitation formulée par le peintre Jean-Baptiste Oudry, nouveau directeur de la manufacture de Beauvais. Cette œuvre mérite d’être rapprochée d’autres tableaux dont la composition est similaire en vue de la réalisation de tapisseries : La bohémienne, la pêcheuse, la jeune mère aux deux enfants. Le thème du colportage est également utilisé dans une autre scène de Boucher pour la manufacture de Beauvais : La danse.

Analyse des images

La composition s’organise autour de trois plans. En bas du tableau, une scène végétale sombre, avec des troncs d’arbre, permet d’orienter le regard vers la partie centrale, avec un groupe de cinq personnages occupés au déballage des produits. Au dernier plan, un escalier monumental créé un jeu de perspective et donne accès à une fontaine où un chérubin bataille avec un monstre marin.

Le peintre représente des personnages en costume d’époque, au cœur d’un cadre paysager inspiré de l’Antiquité. Les tissus sont variés et très colorés, traduisant ainsi l’évolution vestimentaire du siècle. Placé au centre du tableau, le colporteur constitue le personnage principal.

Les deux acheteuses retiennent toute l’attention du peintre et du vendeur. Habillées et coiffées avec soin, leurs visages sont inondés de lumière. L’artiste exagère sur la quantité de fard à joue, afin de traduire un sentiment de gêne et d’excitation à la découverte des objets. Vêtu d’un long manteau et de souliers à boucle, le colporteur déballe sa marchandise avec détermination. Il tend un petit flacon qui est saisi avec délicatesse et curiosité par l’une des jeunes filles. Un assistant pose la main sur un tiroir garni d’objets : rubans, éventails et petits sacs de soie qui cachent probablement des tenues affriolantes et des tissus en dentelle.

Le colporteur s’appuie sur l’un des deux coffres appelés « balles ». Il est aidé par deux jeunes porte-balles. L’un d’eux, placé dans l’ombre, participe à la vente, pendant que le second se repose, accoudé sur une balle, le regard fuyant. Les coffres comprennent de nombreux tiroirs et des bretelles en cuir qui permettent de les transporter.

Interprétation

Avec ce tableau, l’artiste exploite les codes artistiques qui forment un style qui le caractérise : la pastorale. Françoise Joulie évoque « le succès rencontré par Boucher dans cette sorte de poème mis en peinture ». Le peintre propose une composition mixte, avec une scène de genre influencée par Watteau et un cadre théâtral avec une large palette chromatique. Par la suite, Boucher fait fréquemment appel à ces deux registres, jusqu’à sa mort à Paris en 1770.

Le tableau de François Boucher participe à la multiplication, au XVIIIe siècle, des représentations dédiées aux petits métiers. Il aborde l’économie du colportage, un petit commerce ambulant basé sur la multiplicité des voyages à travers les provinces du royaume. Cette activité est régulièrement décriée et perçue avec suspicion, avec des déplacements permanents d’une contrée à l’autre. En réalité, ce tableau évoque le rôle social du colporteur, grand voyageur par excellence, qui transporte ses marchandises à travers toutes les provinces du royaume. Certaines régions comme la Savoie ou la vallée du Rhin se spécialisent dans ce type de commerce créateur de lien social.

François Boucher révèle le savoir-faire du vendeur, au même titre que les planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui se focalisent sur les outils des artisans. Ce colporteur est spécialisé dans la mercerie, mais beaucoup d’autres marchandises sont vendues sur ce modèle commercial : petits objets de quincaillerie, images, littérature populaire de la Bibliothèque bleue, livres censurés, etc. Selon la formule de Daniel Roche, ces marchands sont aussi des « colporteurs de culture », au point d’en faire une activité déterminante pour la circulation des idées, la diffusion de l’information et le développement de l’opinion publique à la fin du XVIIIe siècle.

Bibliographie

François Boucher : 1703-1770, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, Éditions de la Réunion des Musées Nationaux, 1986.
François Boucher : hier et aujourd’hui, Paris, Éditions de la Réunions des Musées nationaux, 2003.
Laurence FONTAINE, Histoire du colportage, XVe-XIXe siècles, Paris, éditions Albin Michel, 1993.
Françoise JOULIE, François Boucher : Fragments d’une vision du Monde, Paris, Somogy éditions d’art, Gl Holtegaard, 2013.
Georges LIVET, Histoire des routes & des transports en Europe : Des chemins de Saint-Jacques à l’âge d’or des diligences, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2003.
Daniel ROCHE, Humeurs vagabondes : De la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Paris, Fayard, 2003.

Pour citer cet article
Stéphane BLOND, « Le petit colporteur », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Mai 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/petit-colporteur
Commentaires

Découvrez aussi