Plaisirs aux barrières

Date de publication : Juillet 2012

Professeur d'histoire contemporaine IUFM et Université Claude Bernard Lyon 1. Responsable Université pour tous, Université Jean Monnet, Saint-Etienne.

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Contexte historique
Paris des Barrières

Dans le premier tiers du XIXe siècle, Paris grandit vite : 547 000 habitants en 1801, le million est atteint en 1841 (936 000 habitants, 1 060 000 avec la petite banlieue). Il s’agit de Paris intra muros, encore enfermé dans ses barrières du XVIIIe siècle, dites « mur des Fermiers généraux ». Les barrières sont des points de passage dans le mur d’enceinte. Un bureau d’octroi y est installé afin de taxer les marchandises qui entrent en ville. L’Assemblée constituante avait supprimé ces octrois par la loi des 19 et 25 février 1791. Le Directoire les a rétablis par la loi du 26 germinal an V ; le Consulat les confirme par la loi du 24 avril 1806. Désormais les caisses toujours percées de l’État et de la Ville se remplissent avec ces contributions indirectes qui pèsent sur tous les produits de consommation (boissons et liquides, comestibles, combustibles, fourrages et matériaux).

Le « mur murant Paris rend Paris murmurant », disait-on au XVIIIe siècle, et l’on sait que la Révolution a commencé par la mise à sac de plusieurs bureaux d’octroi. La barrière est donc une porte dans la ligne du mur, un point sensible entre taxation et libre circulation, entre oppression et liberté. Tout au long de ce premier XIXe siècle, agité par des crises sociales et économiques à répétition et une instabilité politique récurrente, la barrière ne peut être qu’un lieu sensible. Ainsi, au nord-ouest de Paris, en direction de Clichy-la-Garenne, une barrière de 1 400 mètres de long s’élève entre les forts Philippe et Clichy, que l’on passe par une porte dite « barrière de Fructidor », grand bâtiment à la grecque doté de deux péristyles de six colonnes chacun. Ce lieu a connu un fameux épisode de résistance à la progression des alliés antinapoléoniennes : la garde nationale du général Moncey a tenu bon face au contingent russe en mars 1814. Sous Louis-Philippe, toute une activité « festive » et non taxée se développe au-delà de la barrière : débits de boissons, marchands de vin, épiceries et autres « guinguettes » offrent à leurs clients une ambiance riche en émotions collectives – discours, danses, chants, excès d’alcool – en plein air, en pleine liberté, quand ce n’est pas en pleine licence.
Analyse des images
Liberté et licence

L’inscription « sortie de la prison pour dettes vers la liberté. Que la vie est jolie ! » dit tout. L’homme au centre de la composition vient donc de sortir de la prison dans laquelle ses créanciers l’ont fait tomber. Il s’agit sans doute de l’annexe de la prison Sainte-Pélagie, surpeuplée de prisonniers politiques, sise justement au 70 de la rue de Clichy. Bien habillé, il célèbre en bonne compagnie sa remise en liberté. Ce pourrait être une nouvelle forme du personnage populaire de Robert Macaire, un fripon qui a du bagout. De l’autre côté de la barrière symbolique, la verte nature symbolise la liberté retrouvée.

La vie libre est « jolie » car elle est fête. Tous les plaisirs sont représentés à l’image : le jeu (avec les cartes), la beuverie (flûtes et bouteilles de champagne), la fume (l’homme tient un cigare, une femme a une cigarette aux lèvres), l’amitié ou du moins le compagnonnage (l’homme au chapeau haut de forme), le sexe avec ces deux « grisettes », lingères (le sac de linge est à terre) qui se laissent aller aux plaisirs faciles, qui se laissent griser dans tous les sens.
Interprétation
Le désordre ambiant – chaise renversée, bouteille décolletée, habit à terre, nappe froissée – indique sans doute qu’une fois la barrière passée, on peut passer les bornes de la bienséance et que la licence voisine avec la liberté. Elle veut peut-être signifier aussi que le peuple prétend au bonheur, à la belle vie, refusant d’être enfermé et taxé dans ses produits de plaisir. Au-delà de l’octroi commencent la démocratie et la fraternité. Bien des dessinateurs du temps, comme Daumier, Gavarni ou Bertall, les réclament non à cor et à cris, mais à palette et à pinceaux. Depuis 1835 et l’imposition de la censure, la question sociale ne peut plus être posée ; elle réapparaît donc dans la satire des mœurs. D’ailleurs, en 1848, la révolution naîtra d’une nouvelle revendication d’égalité et de liberté.
Bibliographie
ALLARD, Paul, « Satire des mœurs et critique sociale dans la caricature française de 1835 à 1848, in P.
Régnier (dir.), La caricature entre République et censure.
L’image satirique en France de 1830 à 1880 : un discours de résistance ?, Lyon, Presses Universitaires (PUL), 1996, p.171-181.
JARDIN, André, TUDESQ, André-Jean, la France des notables, 1815-1848, t.1 : évolution générale, t.2 : la vie de la nation, Paris, le Seuil, coll.Points Histoire, 1973.
Le véritable conducteur parisien (Richard, édition de 1828) ROBERT, Hervé, La monarchie de juillet, Paris, Presses Universitaires de France (PUF), coll.Que sais-je ?, 2000.
Pour citer cet article
Didier NOURRISSON, « Plaisirs aux barrières », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/plaisirs-barrieres?i=1252&d=11&c=Paris
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