• Plage de Granville.

    Eugène ISABEY (1803 - 1886)

  • Baigneurs sur la plage de Trouville.

    Eugène-Louis BOUDIN (1824 - 1898)

  • Sur la plage.

    Edouard MANET (1832 - 1883)

Les plaisirs de la plage au XIXe siècle

Date de publication : Juillet 2012
Auteur : Ivan JABLONKA

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Contexte historique
Les rivages de la Manche, « territoires du vide » jusque dans les années 1820-1830, attirent à partir de cette période une clientèle de plus en plus nombreuse d’aristocrates, anglais ou français. Cette élite commence à rechercher, sur les conseils de ses médecins, ces trois vertus de l’océan : « la froideur, la salinité et la turbulence ». Chaque station a son « découvreur » : la duchesse de Berry s’attache à Dieppe, Isabey va peindre les falaises d’Etretat, Alphonse Karr et les impressionnistes popularisent Trouville, enfin la fortune de Deauville commence sous le Second Empire grâce aux séjours qu’y effectue Morny, demi-frère de l’empereur et homme d’affaires. Le tourisme bénéficie en outre d’un réseau ferroviaire de qualité qui, à partir des années 1850, relie les petits ports de Normandie entre eux et à Paris.
Analyse des images
Les artistes des années 1860 et 1870, observateurs d’un plaisir et d’un besoin encore nouveaux, nous dépeignent une pratique de la plage que nous ne reconnaissons plus aujourd’hui. Les Baigneurs d’Eugène Boudin, paradoxalement, ne semblent pas très désireux de se baigner. Le temps, du reste, ne s’y prête pas : les couleurs d’une palette assez réduite – le blanc sale du ciel, les dominantes noire, blanche, crème, ocre de la plage – semblent indiquer un ensoleillement faible. Cette compagnie policée de messieurs et de dames élégantes venus sur la plage en habit ou en robe longue préfère de toute façon converser entre soi comme dans un salon, se promener sur l’estran par petits groupes ou contempler la mer. Sur la plage, on reste debout ou assis ; seuls s’amusent des enfants, au premier plan, et un petit chien, à l’extrême gauche. Dans le tableau Sur la plage, le couple représenté par Manet est tout aussi paisible et raffiné, mais du moins est-il à même le sable. La femme, vêtue d’une robe qui la couvre des pieds jusqu’aux épaules, lit, assise, tandis que l’homme, en habit et béret noirs, regarde la mer où courent quelques voiles. Bien que leurs corps ne soient pas découverts, leur position est relativement détendue : c’est une manière d’impliquer le spectateur, déjà séduit par le contraste entre des couleurs claires (le sable jaune pâle, la robe blanche, l’écume) et sombres (le noir de l’habit, le bleu roi de la mer) et attiré dans le tableau par le fait d’une ligne d’horizon placée assez haut. La Plage de Granville d’Isabey n’est pas le théâtre de conversations mondaines ni de plaisirs silencieux, mais le lieu d’une tempête qui jette sur la mer et les falaises ses teintes grises, beiges et noires : le vent de mer pousse de sombres nuages vers la côte, agite la mer, fait claquer les drapeaux (rouges, précisément) et décoiffe les baigneuses, ce qui n’empêche pas ces dernières de demeurer sur le rivage ou même dans l’eau, chahutant et faisant la ronde, à l’intérieur de cette zone « pour les femmes seules » qui leur est réservée. Elles portent des costumes complets qui leur font sacrifier leur beauté à la décence, comme le déplore Alphonse Karr en 1841 : « Avec leur costume de laine, leur veste, leur pantalon et leur bonnet de toile cirée, [les baigneuses] semblent une foule de singes teigneux qui gambadent sur la plage. » (Cité par G. DESERT, La Vie quotidienne sur les plages normandes du Second Empire aux années folles, Hachette, 1983, p. 176).
Interprétation
Ces trois tableaux montrent la variété des pratiques de la plage au XIXe siècle. Le plaisir des baigneurs est aussi bien spirituel que physique, car le séjour à la mer est à la fois cure, contemplation, acte social et loisir. Les aristocrates et bourgeois qui, au XIXe siècle, « forment le monde des baigneurs par excellence », aiment retrouver dans les stations de la Manche (et bientôt de l’Atlantique) les hôtels de luxe, les hippodromes, les casinos, les théâtres, les promenades et les régates auxquels ils sont habitués. C’est à ce moment que naît le goût de la villégiature maritime, laquelle répond à un nouveau besoin, mais aussi à une nouvelle sociabilité. La clientèle des stations balnéaires s’étend sous le Second Empire, avant sa massification au début de la IIIe République, qui ne cessera par la suite de s’amplifier. Mais, jusqu’aux années 1930, seule une clientèle fortunée peut goûter les plaisirs de la plage ; et c’est naturellement une atmosphère aristocrate que Proust célèbre lorsqu’il décrit, au début du siècle, le lieu de ses vacances de jeune homme, Balbec (ville inspirée de Cabourg), avec ses femmes aux toilettes recherchées, son Grand-Hôtel, son casino et sa digue sur laquelle il voit défiler des jeunes filles « en une procession sportive, digne de l’antique et de Giotto » (A la recherche du temps perdu, t. II, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, nrf, 1919, p. 113 et 99).
Bibliographie
Daniel CLARY Tourisme et villégiature sur la côte normande , thèse d’EtatCaen, 1974.
Alain CORBIN (dir) L’Avènement des loisirs : 1850-1960 Paris, Aubier, 1995.
Gabriel DESERT La Vie quotidienne sur les plages normandes du Second Empire aux années folles Paris, Hachette, 1983.
P.
DUPRE Histoire économique.
La côte du Calvados, 1830-1939.
Des activités traditionnelles au tourisme
, thèse de 3e cycleCaen, 1980.
Jacques-Sylvain KLEIN La Normandie : berceau de l’impressionnisme : 1820-1900 Rennes, Ed.
Ouest-France, 1996.
Michel MOLLAT DU JOURDIN" Le front de mer ", in Pierre NORA (dir), Les Lieux de mémoire , tome III, Les France Paris, Gallimard, 1986, p.
617-671.
Pour citer cet article
Ivan JABLONKA, « Les plaisirs de la plage au XIXe siècle », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/plaisirs-plage-xixe-siecle?a=77&d=1&i=296&oe_zoom=141&id_sel=141
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