• « Plan and Section of a Slave Ship », le Brooks, de Liverpool.
  • Maquette de bateau négrier.
  • Thomas Clarkson et William Wilberforce.

    ANONYME

Le plan d'un bateau négrier, symbole du mouvement abolitionniste

Date de publication : Octobre 2006

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Contexte historique

La propagande abolitionniste

Vers 1770, apparaît en Angleterre et aux Etats-Unis l’abolitionnisme, mouvement d’une nouveauté radicale qui remet en cause l’esclavage aux colonies. Il engage le combat contre ce qui apparaît alors comme une institution économiquement solide, efficace, fructueuse et donc tout à fait moderne. A l’origine, les idées religieuses d’égalité entre les hommes sont lancées par les quakers des deux côtés de l’Atlantique, puis répandues par de nombreuses églises protestantes. Elles rejoignent le message universel des Lumières.

En Angleterre se cristallise un mouvement de grande ampleur. Sous l’impulsion de Granville Sharp et de Thomas Clarkson se crée un comité pour l’abolition de la traite des noirs, relayé au Parlement par William Wilberforce. Le mouvement gagne les clubs et l’échelon populaire et se réorganise en 1787 en Society for Effecting the Abolition of the Slave Trade : l’abolition de la traite est l’objectif concret choisi pour déstabiliser la pratique de l’esclavage.

D’emblée, le mouvement se veut international, comme l’est la traite elle-même. Fondé sur une large base populaire, il cherche à diffuser des images fortes, capables de mobiliser les esprits.

Analyse des images

Une « horreur géométrique » saisissante

Cette célèbre gravure de 1789 met brutalement sous les yeux de l’Angleterre et des autres pays pratiquant la traite les conditions de transport des captifs noirs dans un bateau négrier, pendant la traversée d’Afrique en Amérique. Il s’agit du plan exact d’un navire existant, le Brooks, construit à Liverpool en 1781, qui effectue la traite entre la Côte de l’Or et les Antilles, mais à l’époque, tous les bateaux négriers, quelle que soit leur nationalité, transportent les captifs selon les mêmes dispositions à travers l’Atlantique

454 noirs sont représentés ici ; le nombre est conforme aux directives du Dolben’s Act de 1788, qui réglemente en Angleterre le nombre maximum de captifs à embarquer, en fonction du tonnage du navire. Mais à l’époque, le Brooks est déjà connu pour avoir convoyé plus de 600 captifs par traversée. Les hommes sont parqués de la proue jusqu’au centre, les femmes, dans le dernier tiers, et les enfants enfin, à la poupe. Tous ont les mains attachées, de plus les hommes sont enferrés aux chevilles deux par deux.

L’aération du navire se fait par des écoutilles munies de caillebotis, qui sont fermées par des panneaux plein en cas de mauvais temps ; en haute mer, la situation des captifs devient plus atroce encore. Plans et coupes rendent compte précisément de l’espace minimal individuel, sur les deux ponts et les deux entreponts. Entre deux planches, la hauteur de 83 cm permettait à un homme petit de s’asseoir et à un grand de se tenir sur les coudes. Mais la largeur allouée à chacun, entre 40 et 43 cm, obligeait la plupart à se tenir sur le côté, plutôt que sur le dos comme le montrent les plans 4 et 5.

C’est Thomas Clarkson, l’un des fondateurs de la Société abolitionniste de Londres, qui découvre, en 1788, à Liverpool ce dessin technique, dressé par le capitaine Parrey, chargé officiellement de mesurer les bateaux du port. En cette fin du XVIIIe siècle, Liverpool édifie sa puissance commerciale sur la traite négrière ; il arme 130 navires négriers par an, une activité de traite bien supérieure à celle de Nantes, principal port négrier français, qui y expédie 46 navires en 1789.


Maquette de bateau négrier

Des hommes comme Wilberforce qui défend la cause au Parlement sont conscients des implications économiques : l’Angleterre n’abolira la traite que si la France y renonce en même temps. La gravure du Brooks est diffusée à Paris, en 1789, dans ce but. En mai, la société en envoie de Londres un grand nombre d’exemplaires à la Société des Amis des Noirs. En août, elle dépêche à Paris Thomas Clarkson qui tente de mobiliser les députés et surtout Mirabeau. Il espère que l’éloquence du tribun pourra obtenir de l’Assemblée constituante l’abolition de la traite, dans un moment d’enthousiasme analogue aux votes historiques du 4 août - la fin des privilèges – ou du 26 août - la déclaration des droits de l’Homme.

En novembre, Clarkson fait à nouveau venir à Paris un millier de ces plans accompagnés d’explications en français et les diffuse activement : l’effet est prodigieux. Mais par crainte de trop émouvoir Louis XVI, Clarkson renonce à la lui présenter, lors de l’audience qu’il lui accorde en 1790.

Impressionné, Mirabeau clame qu’il va exposer la question de la traite à l’Assemblée constituante pour en obtenir l’abolition. Il utilise les compétences de Clarkson sur la traite et celles de Clavière sur l’économie, pour composer, de novembre 89 à mars 90, un long discours pathétique décrivant « Les bières flottantes des négriers ». Clarkson raconte dans ses Mémoires[1], qu’il fait même réaliser une maquette du bateau, qui s’ouvre par le milieu, afin de montrer l’agencement intérieur monstrueux et les figurines couchées. La maquette a été conservée jusqu’à nos jours grâce à l’Abbé Grégoire, qui l’avait récupérée lors de la dispersion de la Société des Amis des Noirs.

Mais à Paris, les colons des îles, regroupés en un puissant lobby, veillent à empêcher toute discussion à l’Assemblée, et obtiennent qu’elle remette à des assemblées coloniales la gestion des colonies, le 8 mars 1790. Le compromis est probable entre ceux-ci et Mirabeau, qui prend ses distances avec les Amis des Noirs. Son discours tant annoncé ne sera jamais prononcé à l’Assemblée, ni publié sous la Révolution.

Interprétation

Convaincre pour faire interdire

L’entassement froidement calculé et rationalisé des noirs dans ce bateau négrier constitue l’une des plus saisissantes affiches politiques jamais composées. L’impact est considérable car la traite des noirs, peu représentée, ne l’a encore jamais été de façon réaliste. Cette image d’enfermement, véritable « horreur géométrique » ne laisse personne indifférent car elle pose la question de fond : Si les Noirs sont des êtres humains, les négriers ont-ils le droit d’agir ainsi? Délibérément les abolitionnistes anglais se fondent sur un document purement technique, pour confronter la conscience de chacun à la question de l’humanité des noirs ; c’est le préalable nécessaire pour pouvoir faire interdire la traite.

Grâce à cette gravure au retentissement considérable, le mouvement abolitionniste se rend rapidement maître du terrain de la morale auprès de l’opinion. L’impact de cette image se poursuivra pendant plusieurs décennies. C’est du dehors et sous la pression de cette propagande abolitionniste novatrice, que les sociétés coloniales et africaines qui dépendent étroitement de la traite et de l’esclavage se verront imposer l’abolition.

Animations
Le plan d'un bateau négrier, symbole du mouvement abolitionniste
Bibliographie

Olivier PETRE-GRENOUILLEAULes traites négrières, essai d’histoire globaleParis, Gallimard, 2004.
Honoré-Gabriel Riqueti de MIRABEAULes bières flottantes des négriersprésenté par Marcel DORIGNY, (ed.) Publications de l'Université de Saint-Etienne, 2000.
Guide des sources de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitionsDirection des Archives de France, La documentation française, Paris, 2007.

Pour citer cet article
Luce-Marie ALBIGÈS, « Le plan d'un bateau négrier, symbole du mouvement abolitionniste », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/plan-bateau-negrier-symbole-mouvement-abolitionniste?i=730&id_sel=1282
Commentaires
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Aurore le 08/05/2012 à 08:05:41
Bonjour. Je voudrais savoir quel est le nom de l'auteur svp c'est très urgent ! (devoirs d'histoire)

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