• Tuons la guerre par le désarmement général.

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  • Enfants, ne jouez pas à la guerre.

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Plus jamais ça !

Date de publication : Avril 2007

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Contexte historique
« Plus jamais ça ! »

La Grande Guerre, par sa durée insupportable, l’extension et la multiplication de ses fronts, l’expérience des tranchées et la mobilisation sans répit de l’arrière, a profondément marqué les populations européennes. Les anciens combattants français, fédérés dans des associations qui prolongent la camaraderie du front, ou élus à l’Assemblée nationale en 1919, s’organisent pour lutter contre le militarisme et le bellicisme. Les cérémonies du souvenir et les récits publiés instillent le pacifisme, tandis qu’Aristide Briand, maître d’œuvre de la diplomatie nationale des années 1920, s’évertue à trouver des partenaires pour « mettre la guerre hors la loi ». L’échec relatif du pacte Briand-Kellog, en 1928, ne remet pas en cause ces efforts : une large Conférence sur le désarmement est organisée à Genève en 1931 sous l’égide d’une S.D.N. toujours en action, en dépit des prétentions japonaises en Mandchourie. Mais l’Allemagne réarme, et la France possède la première armée du monde : la formule de Herriot « arbitrage, sécurité, désarmement » peine à se concrétiser.
Analyse des images
La campagne pour le désarmement général

L’affiche commanditée par la S.F.I.O. pour les élections législatives de 1928, quoique pacifiste dans le propos, est visuellement d’une rare violence. L’affichiste a choisi une composition simple : un poing serré, rendu rouge par l’effort, aux doigts fusionnés, tient fermement une tête coupée qui rappelle celle de Méduse, figure de la mythologie grecque. Athéna a puni cette belle femme en transformant ses cheveux en serpents et en l’affligeant d’un regard qui pétrifie désormais ceux qui le croisent. La teinte verte employée souligne la laideur des traits : c’est la guerre hideuse et haïssable qui se trouve ainsi décapitée. Les gouttes de sang sont lourdes, sans doute du sang versé au cours de la Grande Guerre. Le poing fermé rappelle celui des ouvriers. Mais ici, le héros grec Persée a pour héritier, dans l’entre-deux-guerres, le parti politique : en l’occurrence, la S.F.I.O. socialiste internationaliste, mentionnée deux fois, en haut et tout en bas de l’affiche.

Le second document est une affiche diffusée par la Ligue internationale des combattants de la paix au début des années 1930. La tête baissée, concentré sur l’ordonnancement des figurines qui portent le casque français bombé, un enfant en culottes courtes d’écolier joue sagement aux petits soldats. Les tons gris illustrent la banalité de la scène. Mais le gros canon est pointé vers la poitrine du petit garçon – et son chandail déjà rouge. Surtout, comme passés aux rayons X récemment inventés, les squelettes de soldats révèlent la mort qui rôde sous l’ordre apparent du garde-à-vous et l’élégance de la capote. Leur sourire, aussi figé que la pose militaire, glaçait probablement d’horreur les enfants à qui s’adressait directement le slogan, et qui pouvaient s’identifier sans peine à l’innocent en train de jouer sa vie.
Interprétation
Limites et dangers du pacifisme français dans l’entre-deux-guerres

Si Méduse, être mythologique malfaisant, était la seule Gorgone mortelle, sa tête figurée sur l’égide – le bouclier d’Athéna, déesse de la guerre – assurait au contraire une protection parfaite. L’ambivalence (classique) des mythes grecs est utilisée ici pour illustrer le slogan paradoxal choisi par la S.F.I.O. : tuer la guerre par… le désarmement. La tête brandie provoque la répulsion, mais les yeux fermés et l’affliction rappellent aussi le visage d’une Mater dolorosa, motif souvent employé pour évoquer les populations civiles qui ont souffert du conflit. Cette affiche, où est reporté comme sur n’importe quel autre support électoral le nom du journal socialiste Le Populaire, appartient bien aux années 1920. Dans les années 1930, le courant pacifiste se scinde en deux : les intransigeants, d’extrême droite et d’extrême gauche, sont prêts à aller jusqu’à l’alliance avec l’Allemagne hitlérienne pour éviter la guerre ; à gauche, l’antifascisme se greffe sur le pacifisme et rassemble socialistes et communistes.

La Ligue internationale des combattants de la paix réunit des écrivains, comme Stefan Zweig ou Jules Romains, qui refusent que les horreurs de la guerre embrasent à nouveau l’Europe. Le dessin, qui dénonce le militarisme masqué de ces jouets, cadeau traditionnel aux petits garçons – y compris pendant la Grande Guerre d’ailleurs –, peut se lire à un double niveau. La simplicité et l’harmonie que dégage cette paisible scène de jeu contrastent violemment avec l’expérience de guerre que la plupart des enfants n’ont pas vécue, mais qui en appelle directement à ce que leurs parents ont pu subir au même âge. À cette référence mémorielle se lie un pronostic sombre pour les générations futures, qui inscrit la permanence du danger de guerre dans la chair et les jeux innocents de l’enfance. Le « désarmement moral » ne signifie pas l’abandon de toute vigilance, bien au contraire : il exige un engagement actif non seulement contre la guerre, mais contre l’impérialisme qui est responsable de son déclenchement.
Bibliographie
Maurice AGULHON, La République, tome II, « 1932 à nos jours », Paris, Hachette, coll. « Pluriel », nouvelle édition augmentée, 1990.
Jean-Jacques BECKER et Gilles CANDAR (dir.), Histoire des gauches en France, tome II, « XXe siècle, à l’épreuve de l’histoire », Paris, La Découverte, 2004.
Dominique BORNE et Henri DUBIEF, La Crise des années 1930 (1929-1938), Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1989. Raymond HUARD, Le Suffrage universel en France (1848-1946), Paris, Aubier, 1990.
Jean-Marie MAYEUR, La Vie politique sous la IIIe République, Paris, Le Seuil, 1993.
Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Plus jamais ça ! », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/plus-jamais-ca?i=786&oe_zoom=1408&id_sel=1408
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