• Le Ventre Législatif. Aspect des bancs ministériels de la chambre improstituée de 1834.

    Honoré DAUMIER (1808 - 1879)

  • Charles Philippon.

    Honoré DAUMIER (1808 - 1879)

  • Jean-Ponce-Guillaume Viennet.

    Honoré DAUMIER (1808 - 1879)

  • François-Pierre-Guillaume Guizot, Ministre de l'Intérieur (1790-1874).

    Honoré DAUMIER (1808 - 1879)

Portraits-charges des célébrités du juste milieu

Date de publication : Février 2014
Auteur : Robert FOHR

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Contexte historique
Les bustes-charges des “ Célébrités du juste milieu ” et les lithographies qui en découlent remontent aux débuts de la monarchie de Juillet. Leur titre est emprunté à un discours du 30 janvier 1831 dans lequel le roi Louis-Philippe fait connaître son intention de “ se tenir dans un juste milieu également éloigné des excès du pouvoir populaire et des abus du pouvoir royal ”. Cette formule malheureuse allait donner à Charles Philipon, directeur de La Caricature et du Charivari, l’idée de publier des portraits-charges de personnalités du régime qu’il annonce à ses lecteurs dès le mois d’avril 1831. Echelonnée de 1832 à 1835, la publication de ces lithographiques satiriques a pour toile de fond le durcissement de la rivalité entre le “ parti du mouvement ” (Laffitte), au pouvoir seulement du 2 novembre 1830 au 22 mars 1831, et “ le parti de la résistance ” (Casimir Perier, Thiers, Guizot, Soult…) qui prend la relève sous le regard critique et face à l’agitation grandissante des républicains, aux rangs desquels appartiennent Philipon et Daumier.
Analyse des images
La Caricature, écrit Charles Philipon dans le numéro du 26 avril 1832 de ce journal, avait dans le temps promis à ses abonnés une galerie de portraits des célébrités du juste milieu, dont les ressemblances, consciencieusement étudiées, devaient posséder, outre un caractère énergique, ce trait burlesque connu sous le nom de “charge”. Habituée à porter dans ses publications toutes les conditions possibles du succès, La Caricature a différé quelque temps la réalisation de ce projet, parce qu’elle a fait modeler chaque personnage en maquette. C’est ensuite d’après ces moules [sic] de terre que les dessins ont été exécutés. ” Il faut préciser que le projet avait été confié à Daumier, auquel revient probablement l’idée de ces modèles (et non “ moules ”) en terre crue coloriée qui constituent la plus remarquable série de caricatures sculptées jamais réalisées. Les bustes-charges parvenus jusqu'à nous sont au nombre de trente-six : la majorité représente des ministres et des personnages influents de l'entourage du roi Louis-Philippe, des députés issus principalement de la magistrature, de l'industrie et de la banque, des journalistes gouvernementaux, tous hostiles aux idées républicaines, voire, comme Guillaume Viennet, au mouvement romantique et aux tendances les plus modernes de l'art et de la littérature. Plusieurs de ces “ célébrités du juste milieu ”, députés ou ministres, réapparaissent sur les bancs de la “ chambre improstituée ”, pour reprendre l’expression de La Caricature, dans la magnifique planche de 1834, Le Ventre législatif. Toutefois, quelques-uns des modèles des bustes appartiennent à l’entourage amical et professionnel de Daumier, tels Philipon, les publicistes Gallois et Louis Huart. Il n’est au reste pas certain que la galerie soit complète, car les trois séries de lithographies auxquelles ces sculptures ont servi de modèle – portraits-vignettes “ aux armes ”, portraits-vignettes en buste et portraits en pied – représentent d’autres figures du régime dont il serait étonnant que Daumier n’ait pas modelé les maquettes : ainsi Thiers, Bugeaud, Choiseul, l’avocat général Plougoulm, l’une des cibles préférées du Charivari, etc.
Interprétation
Arsène Alexandre, le premier biographe de Daumier, en témoigne – “ Il faut dire et nous aurons l'occasion de répéter que jamais au grand jamais Daumier ne dessina d'après nature ” –, c’est en atelier, et non sur le modèle, que Daumier modela les bustes-charges, ce qui laisse imaginer la prodigieuse acuité de sa mémoire – on ne conserve aucun dessin préparatoire – et la sûreté de son métier de sculpteur. Bien qu'on leur connaisse quelques antécédents remarquables, comme les figurines-charges, amusantes et parfois cruelles, de Charles Dantan, les bustes de Daumier occupent une place tout à fait originale dans le genre relativement rare de la caricature sculptée. En accusant les particularités physionomiques de ses personnages, Daumier ne fait pas que céder au goût du laid et du burlesque bien dans l'esprit de son temps, dont témoignent par exemple les Grimaces, dessinées par Boilly entre 1823 et 1828. Il va plus loin, tirant en quelque sorte des enseignements de la physiognomonie du pasteur suisse Lavater et de la phrénologie du docteur Gall, qui prétendaient étudier le caractère, les “ facultés ” dominantes des individus, le premier d'après les traits de leur visage, le second d'après la forme générale et les bosses de leur crâne. Si Daumier “ charge ” ses personnages, ce n'est donc pas pour les trahir, mais pour en révéler au contraire ce que lui, en tant que républicain, considérait comme leur personnalité profonde, et dénoncer du même coup les travers du régime qu’à ses yeux ils incarnaient. Il est évident qu’une juste interprétation de ces œuvres, qui constituent l’une des charges les plus violentes jamais imaginées contre la bourgeoisie libérale, doit tenir compte du contexte idéologique dans lequel elles ont été créées. Le développement de régimes libéraux au XIXe siècle s’est fait au prix d’une lutte à la fois contre la droite cléricale et légitimiste et contre la culture néojacobine des républicains…
Bibliographie
Daumier 1808-1879 catalogue de l’exposition au Grand Palais, 1999-2000.
Pour citer cet article
Robert FOHR, « Portraits-charges des célébrités du juste milieu », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/portraits-charges-celebrites-juste-milieu?i=428
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