• Affiche d'ouverture d'école.

  • Journal L'Avenir n° 195 du 29 avril 1831, p.1.

  • Charles Forbes, comte de Montalembert, 1843.

    M. BELLIARD

  • Portrait de Hugues-Félicité-Robert de Lamennais.

    Paulin Jean-Baptiste GUERIN (1783 - 1855)

La première tentative d'« école libre » (1831)

Date de publication : Janvier 2005

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Contexte historique
La Charte et la liberté d’enseignement

La Révolution a constitué l’enseignement en France en service public d’État, et Napoléon a renforcé ce monopole en soumettant tous les établissements d’enseignement à l’autorité de l’Université. Depuis le Concordat, la religion tient en droit une place éminente dans les écoles de l’Université où nombre d’ecclésiastiques enseignent, même si les maîtres et les familles s’opposent parfois pour des divergences de conceptions, en matière de religion ou de contexte d’enseignement.

Quelques congrégations comme les Frères des écoles chrétiennes sont autorisées à enseigner. Des écoles ecclésiastiques, réservées en principe à la formation des futurs prêtres, forment aussi nombre de jeunes qui n’entrent pas dans les ordres. La Restauration leur a octroyé une liberté et une importance plus grandes.

Cependant, après le succès électoral des libéraux en 1828, les ordonnances de juin imposées à Charles X mettent de nouvelles entraves à l’enseignement des Jésuites, congrégation non autorisée, réservent les petits séminaires aux seuls internes et ferment les autres écoles ecclésiastiques, ce qui mécontente de nombreux catholiques.

À l’avènement de Louis-Philippe, la Charte de 1830 prévoit diverses réformes que doivent établir des lois séparées – dont la liberté d’enseignement qui y figure explicitement. Cette notion nouvelle suscite l’attente d’une législation moins rigide.
Analyse des images
Affiche d’une nouvelle école

Se réclamant de la liberté d’enseignement annoncée par la Charte, des catholiques libéraux : Henry Lacordaire (1802-1861), jeune avocat entré dans les ordres en 1827, Charles de Forbes de Montalembert (1810-1870), fils d’un pair de la Restauration, qui a tout juste 20 ans, et Charles de Coux (1787-1864), publiciste et économiste social, annoncent par voie d’affiche qu’ils seront les instituteurs d’une nouvelle école gratuite. Ils montrent ainsi que la liberté d’enseigner consiste d’abord pour un particulier ou pour une collectivité privée à disposer du droit d’ouvrir une école.

Ils ont volontairement omis de demander l’autorisation de l’Université et se réclament de l’Agence générale pour la liberté religieuse, groupe de pression créé par l’abbé Félicité de Lamennais et ses disciples pour s’opposer à tout acte portant atteinte à la liberté du culte catholique ou à la liberté d’enseignement. L’ouverture de cette « école libre » est l’une des premières actions spectaculaires menée par l’agence qui met en avant ses thèses au moyen de poursuite devant les tribunaux et de pétitions adressées aux Chambres.

La mention « ne varietur » a été apposée en 1831 sur l’affiche et le journal, lors de leur saisie, car ce sont des pièces d’instruction. L’école, ouverte le 9 mai, est fermée le lendemain, les enfants expulsés sans violence, et les trois instituteurs poursuivis. Le procès, envoyé devant la cour d’assises comme délit politique, est évoqué devant la Cour des pairs siégeant en Haute Cour de justice lorsque Montalembert est investi de la pairie (à la suite du décès de son père). Les prévenus disposent ainsi d’une belle tribune pour justifier leur acte et soutenir délibérément sa légalité. Ils sont condamnés à l’amende minimale, mais gagnent le procès aux yeux de l’opinion.

L’Avenir

Le quotidien L’Avenir du 29 avril 1831 expose les thèses de son fondateur, Félicité de Lamennais. L’épigraphe choisie par lui, « Dieu et la Liberté », célèbre formule empruntée à Voltaire, explicite ses vues sur la liberté et sur sa volonté de dissocier l’Église du pouvoir politique.

Affirmant que la liberté d’enseignement, voulue par la Charte, n’est pas compatible avec la réglementation antérieure, le groupe proclame le droit de passer outre au monopole de l’Université, car « la Liberté ne se donne pas mais se prend ». L’ouverture de cette école se veut une réponse à la fermeture de la manécanterie de Lyon (école des jeunes choristes de la cathédrale) où « l’Université a poursuivi la liberté jusque dans les enfants de chœur » et n’hésite pas à s’annoncer comme la première revendication d’une refonte de l’organisation de l’enseignement, qui devrait aboutir un jour à un « projet d’Université libre et catholique ».

L’audace de L’Avenir est nouvelle comme ses conceptions religieuses : la justice seule fonde la vraie légitimité ; le christianisme et l’Église, sa dépositaire, doivent apparaître comme les fondements du droit, représentant l’avenir de la société. Dans cette perspective, le journal défend aussi la liberté de conscience, qui suppose la séparation entre l’Église et l’État, les libertés de presse et d’association, le droit de suffrage, qui doit être universel. En politique extérieure, le journal se prononce pour la Pologne, l’Irlande et la Belgique opprimées. L’Avenir souhaite que le catholicisme renoue avec l’esprit du siècle. Il anticipe des conceptions futures avec des intuitions profondes qui, avec le recul, justifient tout à fait son nom. Mais plus qu’un organe d’information, il est une tribune, un moyen de recruter de nouveaux défenseurs des libertés. Il agit souvent avec une maladresse extraordinaire : il ne choisit pas ses adversaires mais les provoque tous ! Aux yeux de l’administration, L’Avenir passe pour « l’un des journaux les plus anarchistes ».

L’action démocratique de L’Avenir est combattue par d’autres catholiques. Attaqué par les évêques peu désireux d’une rupture du Concordat et par les Jésuites, il suspend sa publication en novembre 1831. Lamennais, Lacordaire et Montalembert en appellent au pape et se rendent à Rome. Lorsque Grégoire XVI (1765-1846) condamne par l’encyclique Mirari vos le catholicisme social de L’Avenir, ils se soumettent, mais Lamennais s’oriente un peu plus tard vers des positions radicales qui entraîneront sa rupture avec l’Église. L’Agence générale et L’Avenir sont interrompus définitivement. Cependant une grande partie du clergé français a eu connaissance des doctrines de L’Avenir, et l’audience de Lamennais atteint divers pays d’Europe. En France surnage la question de la liberté d’enseignement, à laquelle Montalembert consacre son action.
Interprétation
La nouvelle attitude de l’Église

Cette opération inaugure une tactique nouvelle : la conquête de l’opinion. Elle rompt, de fait, avec l’attitude traditionnelle de l’Église – le soutien de la royauté. Le débat met aux prises avec acuité les partis, l’Église, l’Université et l’État. Il est révélateur de l’évolution des positions de l’Église sous la monarchie de Juillet : une volonté d’indépendance politique par rapport à l’État, l’apparition d’un lobby parlementaire catholique, l’importance de l’enjeu de l’école.

L’épiscopat ne suit le mouvement que lentement mais il y est entraîné. La position prise par Montalembert pendant cette période explique en partie la popularité de l’Église au début de la révolution de 1848.
Bibliographie
Jacques GADILLE et Jean-Marie MAYEUR (sous la direction de), Libéralisme, industrialisation, expansion européenne (1830-1914), Paris, Desclée, 1995.
Louis GRIMAUD, Histoire de la liberté d’enseignement en France, tomes V et VI, Paris, Rousseau, 1898.
Jean-Marie MAYEUR, (sous la direction de), Histoire du christianisme des origines à nos jours, Paris, Desclée, 1990-1995.
Pour citer cet article
Luce-Marie ALBIGÈS, « La première tentative d'« école libre » (1831) », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/premiere-tentative-ecole-libre-1831?i=562&d=1&a=459&id_sel=981
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