• Misère.

    Käthe KOLLWITZ (1867 - 1945)

  • Cortège des tisserands.

    Käthe KOLLWITZ (1867 - 1945)

La révolte des tisserands

Date de publication : Septembre 2008

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Contexte historique

Tensions sociales et création du SPD en Allemagne

L’Allemagne de la fin du XIXe siècle est marquée par un climat social et politique tendu. Otto von Bismarck, chancelier de Guillaume Ier puis de Guillaume II, a mené une politique libérale dirigée contre les mouvements socialistes. En 1878, après un attentat contre Guillaume Ier, il profite de la situation pour établir les Sozialistengesetzte (« lois socialistes », 1878-1890), synonymes d’une interdiction quasi totale de l’activité du parti en dehors du Reichstag. En 1890, année du départ de Bismarck, les sociaux-démocrates renforcent leur organisation avec la création du S.P.D. (« Sozialdemokratische Partei Deutschlands », Parti social-démocrate d’Allemagne en français) et fondent leur légitimité historique en s’intéressant à leurs origines qui remontent à la révolution de 1848. La révolte des tisserands mise en images par Käthe Kollwitz, artiste proche des socialistes et des pacifistes, est un exemple caractéristique de cet intérêt porté à l’histoire de la création du parti et aux soulèvements ouvriers. Les tisserands se révoltent à plusieurs reprises en Allemagne. Notamment en Silésie, région qui doit faire face à une paupérisation croissante accompagnée d’une baisse des salaires constante et dramatique. Une révolte s’annonce le 3 juin 1844 avec une manifestation exigeant la libération d’un détenu. Les rébellions, réprimées dans le sang par des forces militaires, conduisent à la famine d’une classe ouvrière déjà appauvrie. Cette révolte a suscité des débats et a contribué à la formation d’opinions et apparaît durablement être un exemple pour les hommes politiques, les intellectuels et les artistes.

Analyse des images

La misère sociale en images

La Révolte des tisserands, série de trois lithographies et trois gravures réalisée par Käthe Kollwitz entre 1893 et 1898, illustre la misère des tisserands en Allemagne au milieu du XIXe siècle. Les six scènes choisies par l’artiste forment un cycle programmatique. Les deux premières planches, Not (« misère ») et Tod (« mort »), montrent les causes de la révolte et la paralysie des hommes sous la pression politique et économique. La troisième, Beratung (« consultation »), illustre la réaction des tisserands à cette situation : ils conspirent et préparent la lutte. Les planches quatre, Weberzug (« cortège des tisserands ») et cinq, Sturm (« attaque »), mettent en scène le soulèvement, et la dernière, Ende (« fin »), la mort des tisserands et l’effondrement de la révolte.
Not (« misère »), première lithographie de la série, montre une femme penchée sur le corps de son enfant, la tête entre ses mains. Dans un décor sombre qui occupe les trois quarts de l’image et qui évoque un appartement modeste, éclairé seulement par une petite fenêtre au fond, la mère semble absorbée par son chagrin. La blancheur du visage de l’enfant laisse supposer qu’il est gravement malade et déjà marqué par la mort. Seule partie claire de l’image, sa présence au premier plan lui donne une place centrale tout comme la composition pyramidale constituée par le couple enfant-mère.
Malgré cette proximité spatiale, il n’y a toutefois de contact physique ni entre la mère et l’enfant ni entre eux et les deux autres visages de marbre, qui se dégagent du noir dans la partie gauche. L’isolement et l’intériorité des personnages ne font que souligner l’ambiance triste et désespérée de cette scène de famille.
La quatrième planche, Weberzug (« cortège des tisserands »), gravure réalisée en 1897, illustre une manifestation des tisserands. Dans un paysage rural, des hommes munis de faux et de haches et une femme portant un enfant se dirigent vers une destination inconnue. Leurs poings serrés et leur pas décidé laissent supposer qu’ils vont mener une action politique ou en reviennent. Les hommes paraissent affaiblis, marqués par leur condition sociale, et leurs visages expriment la résignation et le désarroi. Comme dans Not, leurs relations semblent se réduire à la proximité physique, et l’isolement de chacun prime sur l’appartenance au groupe. Ici encore, le trait expressif de la gravure traduit la tension intérieure des personnages.

Interprétation

La Révolte des tisserands – un cycle d’art engagé

En cette fin de XIXe siècle encore marquée par les conflits sociaux de l’époque Bismarck, le sujet de la révolte des tisserands devient un symbole de la lutte contre l’oppression ouvrière par les forces libérales. Gerhard Hauptmann en fait le thème de sa pièce Die Weber, créée à la Freie Berliner Volksbühne le 23 février 1893. Käthe Kollwitz, qui a assisté à la première, s’en inspire pour la série d’images qu’elle commence la même année. « L’effet était bouleversant […] cette représentation a été un événement clef dans mon travail », dit-elle dans son autobiographie Rückblick auf frühere Zeit (1941). Ce cycle annonce déjà les grands thèmes de l’artiste : la révolte et la révolution, le monde des ouvriers et leur condition sociale, le rapport entre la mère et l’enfant, la mort. Elle y affirme aussi le style graphique expressionniste et le goût pour les séries qui caractériseront ensuite toute son œuvre. En dépit de l’accalmie des luttes sociales à la fin des années 1890, le sujet traité par Käthe Kollwitz demeure subversif et gênant : lorsqu’elle présente La Révolte des tisserands à Berlin lors de la Grosse Berliner Kunstausstellung de 1898 et qu’Adolph von Menzel, avec le soutien de Max Liebermann, désigne Käthe Kollwitz pour une médaille d’or, l’empereur Guillaume II la lui refuse. Si la violence des lois socialistes n’était plus d’actualité, les revendications sociales et la défense des milieux ouvriers étaient loin d’avoir abouti et se poursuivirent pour culminer avec le spartakisme dans l’entre-deux-guerres.

Bibliographie

Käthe Kollwitz, Catalogue de l’exposition , Frankfurter Kunstverein Frankfurt, Württembergischer Kunstverein Stuttgart, Neue Gesellschaft für Bildende Kunst Berlin, 1973.
Sigrid ACHENBACH, Käthe Kollwitz: (1867-1945); Zeichnungen und seltene Graphik im Berliner Kupferstichkabinett, Staatliche Museen zu Berlin, Berlin, 1995.
Jutta BOHNKE-KOLLWITZ (Verlag), Käthe Kollwitz. Die Tagebücher : 1908 – 1943, Siedler, Berlin, 1989.
Alexandra von dem KNESEBECK, Käthe Kollwitz. Werkverzeichnis der Graphik, 2 tomes, Kornfeld, Berne, 2002.
Otto NAGEL (éd.), Käthe Kollwitz, Die Handzeichnungen, Stuttgart, Kohlhammer, 1980.
Hermann POLLIG, Käthe Kollwitz: Grafiken, Zeichnungen, Plastik, Stuttgart, I.F.A., 1985.
 

Pour citer cet article
Silke SCHMICKL, « La révolte des tisserands », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/revolte-tisserands?i=928&d=21&c=Allemagne&id_sel=1653
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