Rodin : le buste de Clemenceau

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Contexte historique
Un buste de commande
En 1900, la force de ses portraits avait déjà valu une réputation mondiale à Rodin : écrivains, industriels et hommes politiques sollicitaient, nombreux, le sculpteur pour un monument public, un buste en bronze ou en marbre. Bien que Clemenceau (1841-1929) connût le sculpteur depuis les années 1880 (sans doute par l’intermédiaire de Gustave Geffroy, critique d’art de son journal La Justice), ce n’est qu’en 1909 qu’il passa commande de son portrait, à la suite d’un voyage en Amérique du Sud où on lui demanda de faire réaliser son buste par Rodin. Clemenceau était alors en pleine gloire politique. Il quitta la présidence du Conseil qu’il exerçait depuis 1906. Ami des artistes, des Nabis, de Monet et de nombreux écrivains d’avant-garde, il avait soutenu le sculpteur dans les moments difficiles de sa carrière, mais l’exécution du buste transforma une sympathie réciproque déjà faible en une brouille définitive.
Analyse des images
La recherche de la vérité
A la fin de l’année 1911, il existait trois états différents de ce buste, dont la version finale n’exigea pas moins de dix-huit séances de pose : Rodin recommençait chaque fois à partir d’un plâtre frais, indisposant ainsi toujours davantage son modèle. L’artiste éprouvait en effet le besoin d’observer celui-ci sous tous ses profils, scrutant le froncement des sourcils, le cillement des paupières, le pincement des lèvres, afin de les reproduire en accentuant certains plans par des marques de spatule, en écrasant nerveusement les boulettes de glaise et en laissant parfois apparentes les empreintes de son pouce. En mettant ainsi en valeur les marques du travail, Rodin affirmait sa volonté de dépasser la fausse objectivité d’une accumulation de détails « photographiques » et son désir de révéler la « vie intérieure » de son modèle : « Je vois toute la vérité et non seulement celle de la surface. Un beau buste montre le modèle dans sa réalité morale et physique, dit ses pensées secrètes, sonde les recoins de son âme, ses grandeurs, ses faiblesses ; tous les masques tombent. »
Interprétation
Reconnaissance ou réconciliation posthume
« Il m’a toujours raté, déclara Clemenceau, lui dont les bustes rappellent les plus beaux portraits romains ; lui qui devine souvent des traits que le modèle ignore ; il m’a donné l’aspect d’un vieux grognard. Je n’ai aucune vanité, mais, si je dois survivre, je ne veux pas que ce soit sous l’aspect que Rodin a imaginé », et il alla jusqu’à refuser à l’artiste le droit d’exposer son portrait au Salon de 1913.
« Clemenceau se voit dans la réalité. Je le vois dans sa légende », répliqua Rodin, dont nombre d’amateurs estimèrent qu’il avait atteint avec cette œuvre l’un des sommets de son art. Le buste annonçait en effet étonnamment le visage plus âgé du « Tigre », que Poincaré appela au gouvernement le jour même de la mort de Rodin. Le 18 novembre 1917, le jeune Le Corbusier nota : « L’Homme enchaîné [le journal de Clemenceau] s’appelle L’Homme libre dès aujourd’hui. Le premier article de L’Homme libre, dans ce grand espoir qui subjugue chacun avec la nomination de Clemenceau, est sur Rodin. Clemenceau a eu la grandeur, à cette heure-ci, de consacrer Rodin ; il a eu là un geste définitif. »
Bibliographie
Ruth BUTLER Rodin, la solitude du génie .
Première édition Rodin.
The Shape of Genius
, Londres, Yale University Press, 1993.
Trad.
de l’anglais par Dennis CollinsParis, Gallimard-Musée Rodin, 1998 Jean-Jacques BECKER Clemenceau : l’intraitable Paris, L.Levi, 1998.
Jean Baptiste DUROSELLE Clemenceau Paris, Fayard, 1988.
Collectif Georges Clemenceau : 1841-1929 , exposition du cinquantenaireParis, Petit Palais, 1979.
Berta ZUCKERKANDL SZEPS Clemenceau tel que je l’ai connu , p.
197-200.Paris, 1939, Alger, revue Fontaine, 1945.
Pour citer cet article
Frédérique LESEUR, « Rodin : le buste de Clemenceau », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/rodin-buste-clemenceau?i=339&d=1&c=sculpture
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