Les salons au XVIIIe siècle

Date de publication : Septembre 2012

Professeur d'histoire moderne à l'Université de Nice-Sophia Antipolis.

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Contexte historique

Une sociabilité aristocratique et mondaine

Commande de Joséphine Beauharnais, ce tableau du peintre Lemonnier a été exposé au Salon de 1814. Le but

de ce portrait de groupe est de fixer pour la postérité tous ceux qui ont compté sur la scène mondaine, philosophique et artistique parisienne au cours du siècle des Lumières, bien au-delà des membres qui ont effectivement formé la société de Mme Geoffrin.

Les salons qu’on nomme alors significativement « sociétés » sont en effet l’une des principales composantes de la sociabilité mondaine du XVIIIe siècle dont le XIXe siècle cultive la nostalgie. Si le divertissement lettré et la recherche du bon mot sont au cœur de cette sociabilité aristocratique, la maîtrise de soi et du savoir vivre mondain sont essentiels au bon fonctionnement de la société

salonnière. Chacun doit s’y faire valoir et reconnaître tout en respectant les autres invités. Lorsque les conversations s’échauffent, l’hôtesse intervient pour mettre fin aux débats et changer de conversation. Dans ces conditions, certaines figures des Lumières, comme le mathématicien d’Alembert, coéditeur des premiers tomes de l’Encyclopédie avec Diderot, sont autant recherchées pour leur sens de l’humour et leur bonne compagnie que pour la fulgurance de leur esprit. Comme le reconnaît lui-même d’Alembert, « en Angleterre, on se contentait

que Newton fût le plus grand génie de son siècle ; en France, on aurait aussi voulu qu’il fût aimable ». Les salons ne décident pas des carrières académiques ni des positions dans la République des Lettres, mais ils font et défont des réputations (dans le cas de Jean-Jacques Rousseau qui n’arrive pas à se soumettre à leur jugement en termes de bon goût et de performances).

Analyse des images

Portrait de groupe des Lumières

La scène se situe dans un salon richement décoré de tableaux et de tapis, celui de Mme Geoffrin, épouse du directeur de la manufacture des glaces (Saint-Gobain). L’hôtesse, que l’historiographie américaine nomme également salonnière, accueille dans le cadre confortable du salon les habitués de sa « société ». Elle y convie les visiteurs de marque, notamment dans le cas des salons parisiens, les voyageurs étrangers de conditions qui ont pris soin de se munir de lettres de recommandation. Les hôtesses les plus célèbres associent aux hommes de lettres et aux artistes, des puissants –ici des ministres comme Turgot, Malesherbes ou des figures de l’aristocratie comme le maréchal duc de Richelieu. Elles ont aussi le souci de réunir des invités dont les caractères sont compatibles. On reconnaît ici notamment : Georges Louis Leclerc comte de Buffon, Mlle de Lespinasse (autre salonnière célèbre), Jean le Rond d'Alembert, Carle Van Loo, Claude Adrien Helvetius (dont l’épouse tenait un salon réputé), le prince de Conti, le baron de Montesquieu, Dortous de Mairant, Anne Robert, Louis Turgot, Denis Diderot, François Quesnay, le comte de Caylus (célèbre amateur), Jacques Germain Soufflot, le duc de Choiseul, Jean Philippe Rameau, Jean-Jacques Rousseau, l’abbé Raynal, Marivaux, Françoise de Graffigny, René Antoine Réaumur ou encore Mme du Bocage.
Dans ce tableau de groupe des Lumières à leur zénith, le buste du patriarche de Ferney, Voltaire, au génie duquel les participants payent ici un tribut symbolique en lisant sa tragédie L’Orphelin de Chine, trône au centre de la scène.

Interprétation

Histoire des Lumières et fiction artistique

Cette œuvre souvent dénommée « Le salon de Madame Geoffrin en 1755 » est l’une des représentations des Lumières européennes les plus fréquemment sollicitées. L’espace privé rencontre l’espace public, les gens de lettres et du monde prennent la pose pour immortaliser un commerce de société épanoui, où le divertissement lettré et la chronique mondaine s’associent harmonieusement, sans que chacun ne se sente contraint par des normes de comportement et d’être en société auquel il se soumet librement. L’identification des présents et des absents, des figures attendues du cosmopolitisme des lettres et de l’aristocratie rassure : les Lumières sont à leur apogée, Paris est leur scène de prédilection, ses salons sont courtisés par toute l’Europe des Lettres et du goût. Pourtant cette scène n’a jamais eu lieu, c’est une reconstruction a-posteriori des Lumières en majesté, à la gloire d’un des principaux salons du XVIIIe siècle.

Bibliographie

BEAUREPAIRE Pierre-Yves, La France des Lumières 1715-1789, Belin, Histoire de France, Paris, 2011.
BEAUREPAIRE Pierre-Yves, Le mythe de l’Europe française au XVIIIe siècle, diplomatie, culture et sociabilité au temps des lumières, Autrement, Mémoire & Histoire, Paris, 2007.
LILTI Antoine, Le Monde des salons.
Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle
, Fayard, Paris, 2005.

Pour citer cet article
Pierre-Yves BEAUREPAIRE, « Les salons au XVIIIe siècle », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/salons-xviiie-siecle?i=1258&d=1&musee=Mus%C3%A9e%20national%20du%20Ch%C3%A2teau%20de%20Malmaison
Commentaires
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Steve Talley le 17/10/2014 à 04:10:02
Comment le peintre a-t-il pu réaliser son oeuvre alors que les personnages représentés sont presque tous morts ?
Steve Talley le 12/10/2014 à 12:10:34
Pourquoi le peintre a-t-il choisi de rassembler sur ce tableau toutes ces célébrités du monde des philosophes et de la science?
Rita le 16/11/2013 à 10:11:52
Les femmes elles occupent quelle place dans cette représentation ?
Shonagon le 04/11/2013 à 12:11:36
azra elle a écrit :
>> Le vrai titre de cette œuvre [...]

Pardon ? L'usage général d'un titre fixe pour une œuvre remonte à la seconde moitié du XIXe. Elle est liée à divers facteurs dont le développement de l'édition d'art, la dimension prescriptive des salons d'art et le développement du catalogage.
Les œuvres anciennes n'ont presque jamais de titre fixé par l'auteur. En français, on dit "La Joconde" en anglais "Mona Lisa", et pourtant c'est le même tableau. Il y a donc des titrés forgés (établis bien après), des titres portés (inscrits sur le cadre, comme souvent pour les peintures de bataille), des titres originaux (fixés par l'auteur, pratique courante aujourd'hui)...
Alors qu'est-ce qui va déterminer le titre "vedette" à mettre dans une notice d'œuvre ? Soit une désignation courante, soit le titre établi par l'instance de conservation qui est reconnue comme autorité nommante (c'est à dire que le musée indique quel titre donner à l'œuvre, notamment pour l'identifier). Cette dernière information doit normalement figurer dans le catalogue Joconde pour les musées de France. Et d'ailleurs on la retrouve pour le tableau en question :
http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/joconde_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_1=REF&VALUE_1=00000095103
D'après le catalogue Joconde (et donc le musée conservant l’œuvre), il s'agit d'une peinture à l'huile sur toile dont le titre est "Lecture de la tragédie de l'orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de madame Geoffrin". Et l'on retrouve bien le titre indiqué ici.
azra elle le 02/11/2013 à 01:11:57
Le vrai titre de cette œuvre est: lecture de la tragédie de "l'orphelin de la Chine" de Voltaire dans le salon de Madame Geoffrin en 1755.
Jean-Pierre DE CASTRO le 09/05/2013 à 07:05:48
C'est l'Europe civilisée, culte, intelligente et lucide. La société qui pense, qui raisonne, qui discute, qui met en cause, qui cré et se recré; les hommes et les femmes qui ont refondé notre civilisation judéo-chrétienne, qui ont inauguré l'age contemporain.
Ce tableau, dont j'ai une copie dans mon salon, je l'ai vu à Malmaison. Il a été fait avec la nostalgie des temps passés (comme chez Hoody ALLEN dans son "Midnight in Paris"). Il faut que l'on se retrouve ensemble, pas dans lo nostalgie, mais dans le désir sincère et pur, intellectuel et créateur, énergique et inspiré de remettre à l'heure les horloges de la vie de ce continent magnifique, malade, mais plein de ressources qu'il faut sauver.

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