Le sauvetage des malades de l'hôpital de l'Ancienne Charité

Date de publication : Septembre 2009
Auteur : Alban SUMPF

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Contexte historique
L’inondation et l’évacuation de l’hôpital de l’Ancienne Charité

Du 20 au 29 janvier 1910, la ville de Paris subit une crue centenaire de la Seine, et les inondations touchent plus de la moitié de la capitale. Parmi les 20 000 constructions immergées à des degrés divers, plusieurs hôpitaux, dont celui de l’Ancienne Charité. Situé à l’angle du boulevard Saint-Germain et de la rue des Saints-Pères,et donc assez proche de la Seine, le bâtiment voit les eaux envahir ses caves et sous-sols dès le 21 janvier. Si les malades ne sont pas réellement menacés de noyade, c’est tout le fonctionnement de l’établissement qui devient impossible : absence d’eau potable, de chauffage, d’électricité, mais aussi manque de linge propre et de nourriture qu’il est impossible de faire venir en quantité suffisante. Le 25 janvier, la décision est prise d’évacuer certains patients vers d’autres hôpitaux de la capitale. L’opération est rendue difficile par la topographie du Quartier latin, mais elle est finalement menée à bien.
Analyse des images
L’évacuation

La peinture intitulée Le Sauvetage des malades de l’hôpital de l’Ancienne Charité (inondations de 1910) est l’œuvre de Boulanger, peintre assez méconnu de la fin du XIXe et du début du XXe siècle et mort en 1922 (le tableau a donc été exécuté entre 1910 et cette date).

Représenté sans profondeur de champ depuis la rue transformée en canal, le sauvetage s’organise dans une lumière d’hiver blême. Devant l’entrée de l’hôpital de l’Ancienne Charité stationnent deux charrettes. La première, attelée de deux chevaux debout dans l’eau jusqu’à mi-poitrail et conduits par deux hommes qui ne sont que des ombres, s’apprête à recueillir une femme pâle et souffrante que plusieurs personnes s’emploient à évacuer par la fenêtre. Drapée d’un blanc assez éclatant, elle passe de bras en bras, en apparence inerte. La seconde charrette, dont n’apparaît que l’arrière, attend que deux hommes y hissent le patient qu’ils brancardent. Même un peu sali, le blanc du drap dont le malade est entièrement couvert contraste avec la masse indistincte des personnes groupées dans l’entrée, sous le fronton orné du drapeau. Derrière la femme masquée qui attend de pouvoir sortir apparaît une lueur glauque, sans doute une cour intérieure elle aussi inondée.

Au premier plan à droite pour le spectateur, une barque passe, presque totalement plongée dans l’ombre. Menée d’une longue rame par un homme debout à peine perceptible dans l’obscurité, elle transporte un couple, dont la femme serre un bébé contre elle, et qui est également en train d’évacuer le quartier comme l’atteste le balluchon posé à l’arrière de l’embarcation.
Interprétation
Une scène symbolique

Le peintre crée une atmosphère dramatique et même apocalyptique pour mieux exprimer un symbolisme à la fois mythologique, républicain et religieux. À partir d’un événement contemporain, il peut ainsi retrouver certains thèmes et motifs de la peinture classique. Paris peut aussi, en 1910, connaître des événements « légendaires ».

Les couleurs sales et sombres, la lumière blême, les contrastes et l’absence d’horizon (qui concentre l’attention sur le seul sauvetage) entretiennent un climat oppressant. Les visages presque indiscernables qui se pressent sous le fronton renforcent ce sentiment, dramatisant aussi la scène : on se demande presque s’ils vont tous être sauvés. Oppression, urgence et mort : les silhouettes sombres des deux hommes qui encadrent les chevaux rappellent les figures de la Faucheuse, tandis que la barque au premier plan et son passeur évoquent la mythologie du Styx. D’ailleurs, le patient évacué n’est-il pas entièrement recouvert d’un drap blanc comme le sont les cadavres ?

Face au danger presque apocalyptique, la solidarité s’organise, sous le drapeau français qui la signifie aussi : autour de la femme se forme une sorte de chaîne humaine qui regroupe hommes et femmes de toutes conditions (comme le suggèrent les costumes différents, ouvriers ou plus bourgeois). Peut-être pourrait-on lire ici un symbole républicain. Son sauvetage rappelle par ailleurs le thème de la Descente de Croix : même position du corps presque sans vie, même attroupement autour de celle qui semble souffrir une passion moderne. Le blanc assez lumineux de ses vêtements évoque une certaine sainteté, celle de la vie que l’on sauve, et celle de l’entraide des hommes dans ce moment si sombre.
Bibliographie
Marc AMBROISE-RENDU, 1910, Paris inondé, éditions Hervas, Paris 1997.
R.
MARTI et T.
LEPELLETIER, L’hydrologie de la crue de 1910 et autre grandes crues du bassin de la Seine, in La Houille Blanche, n°8, 1997.
Frédéric CAILLE, La figure du Sauveteur : naissance du citoyen secoureur en France, 1780-1914, Rennes, PUR, 2006.
Pour citer cet article
Alban SUMPF, « Le sauvetage des malades de l'hôpital de l'Ancienne Charité », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 30 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/sauvetage-malades-hopital-ancienne-charite?i=1014&d=1&c=inondations
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