Un théâtre du Boulevard à la Belle Epoque

Date de publication : Juillet 2005

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Contexte historique
Le théâtre au cœur de la vie parisienne

Depuis la monarchie de Juillet, les « grands boulevards » sont le centre de la vie parisienne. Cet ensemble de voies qui va de la place de la Madeleine (dont l’église accueille les mariages mondains et les « grands » enterrements) à la place de la Bastille, aux confins du Paris populaire, est le lieu de flânerie par excellence, l’endroit où il faut être vu pour tenir son rang de « vrai » Parisien. Seule une fréquentation assidue du Boulevard permet de savoir ce qui est à la mode et ce qui ne l’est plus. Les salles de théâtre y sont nombreuses, l’art dramatique étant le loisir préféré des Parisiens qui, à la Belle Époque, se pressent aux pièces de Dumas fils et de Sardou ou, pour une petite élite intellectuelle et mondaine, assistent aux spectacles plus audacieux des théâtres d’avant-garde. L’actualité théâtrale fournit la base de bien des conversations, et les costumes des actrices sont copiés par les femmes qui veulent être à la dernière mode. La lecture des affiches de théâtre, où s’étalent en grosses lettres les noms des vedettes, est l’une des distractions favorites des promeneurs du Boulevard.
Analyse des images
Un coin du Boulevard

Peinte l’année de l’Exposition universelle de 1889, qui vit l’inauguration de la tour Eiffel, cette toile évoque avec minutie et humour la vie des « grands boulevards » qui sont, depuis la monarchie de Juillet, au centre des activités de la capitale. Élève de Bonnat, Jean Béraud se fait connaître à partir de 1873 en multipliant les scènes de la vie parisienne qui font de lui un remarquable chroniqueur de son temps. Le choix de ses sujets l’apparente aux impressionnistes, mais sa technique est beaucoup plus classique. Le Paris de Béraud est essentiellement mondain ; ami de Proust, le peintre semble en quelque sorte planter le décor d’À la recherche du temps perdu. Le café-concert, les courses, les bals, les promenades, lui fournissent de nombreux sujets. Les scènes de théâtre sont fréquentes dans son œuvre.

Avec cette toile, le peintre installe le spectateur sur la chaussée, au coin de la rue de la Chaussée-d’Antin et du boulevard des Capucines. Cette partie du Boulevard est l’une des plus en vogue au XIXe siècle : longée par la rue Basse-du-Rempart jusqu’à l’aménagement de la place de l’Opéra à partir de la fin des années 1850, elle abrite magasins chic, cafés et restaurants à la mode et cercles mondains. Offenbach a habité (et est mort) au 8 boulevard des Capucines, Rossini au 2 rue de la Chaussée-d’Antin, juste à l’endroit peint par Béraud. Celui-ci n’a pas manqué de décrire l’animation du Boulevard. Au premier plan, le salut qu’adresse un soldat à un officier semble répondre malicieusement à celui que fait un bourgeois à une jeune femme dont la tenue assez simple laisse à penser qu’elle est de condition plutôt modeste. À l’arrière-plan, la foule est nombreuse sur le trottoir où les colonnes Morris étalent leurs affiches multicolores, face au store du café Américain. Un personnage lisant un journal rappelle ainsi l’importance de la presse sous la IIIe République. La circulation est dense sur le Boulevard. Certains, comme la femme élégante dont la voiture passe devant le théâtre, ont leur propre véhicule ; d’autres doivent emprunter l’omnibus « Madeleine-Bastille » que l’on voit circuler sur le côté gauche, avec son impériale où les voyageurs sont à l’air libre. Pour un peu, on croirait entendre la rumeur de la grande ville, les cris, les sabots des chevaux…
Interprétation
Histoire d’un théâtre

Si Béraud choisit de représenter le Théâtre du Vaudeville (ce qu’il a fait dans plusieurs toiles), c’est qu’il s’agit d’un des plus anciens et des plus fameux théâtres de Paris. Fondé en 1791 près du Palais-Royal, il s’était installé en 1840 place de la Bourse, dans une salle dont il fut exproprié à la fin du Second Empire par le percement de la rue du Quatre-Septembre, alors rue du Dix-Décembre. L’architecte Auguste Magne, de 1867 à 1869, construisit alors à son intention la nouvelle salle du boulevard des Capucines, l’intégrant complètement aux immeubles voisins et utilisant la rotonde d’angle comme façade. La décoration, sobre, est constituée d’un Apollon, de cariatides (représentant la Comédie, la Folie, la Satire et la Musique) et de trois bustes d’auteurs de vaudevilles : Collé, Désaugiers et Scribe. Inauguré le 23 avril 1869 avec une pièce de Labiche, le Théâtre du Vaudeville possédait une très belle salle de 1 900 places. Son premier grand succès fut en 1872 le Rabagas de Sardou (une satire de Gambetta) dont la réussite contrasta avec l’échec, la même année, de L’Arlésienne de Daudet, en dépit de la partition de Bizet. Dès lors, le Vaudeville présenta un répertoire de comédies légères (signées Gondinet, Bisson, Lavédan, Donnay, etc.) dont l’exemple le plus parfait fut Madame Sans-Gêne (1893) de Sardou, où triompha l’actrice Réjane. Habilement dirigé par Albert Carré puis par Paul Porel, l’établissement fut pourtant transformé en cinéma de 1915 à 1917 puis, en 1927, vendu à la société Paramount qui en fit l’une des plus belles salles de cinéma d’Europe. Mettant fin à près d’un siècle et demi d’histoire théâtrale, cette vente fut ressentie comme une catastrophe nationale : par son nom même, le Vaudeville symbolisait tout un pan du répertoire dramatique français. En le prenant pour sujet de sa toile, Béraud met en scène l’un des hauts lieux de la gaieté parisienne.
Bibliographie
Philippe CHAUVEAU, Les Théâtres parisiens disparus (1402-1986), Paris, Éditions de l’Amandier, 1999.
Patrick OFFENSTADT, Jean Béraud (1849-1935).
La Belle Époque, une époque rêvée, catalogue raisonné
, Paris, Taschen-Wildenstein Institute, 1999.
Les Théâtres de Paris, catalogue de la Délégation à l’action artistique de la Ville de Paris, 1991.
Pour citer cet article
Jean-Claude YON, « Un théâtre du Boulevard à la Belle Epoque », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/theatre-boulevard-belle-epoque?i=623&d=31&c=Paris
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