La troïka

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Contexte historique
Cette caricature est extraite de Gringoire, hebdomadaire de droite extrême (1928-1944) dominé par son éditorialiste, Henri Béraud. Le journal, qui clame sa haine de la IIIe République et fait de l’hostilité à la gauche son fonds de commerce, est en pleine phase ascendante (tirage : 500 000 exemplaires). Le dessin y tient une place essentielle, et d’abord en première page où il occupe toute la partie inférieure, sur plusieurs colonnes ; c’est le cas ici. Principal caricaturiste de Gringoire, Roger Roy (qui a débuté dans la presse de gauche) en est le titulaire depuis deux ans. On murmure alors que les thèmes de ses compositions sont dictés par le directeur, Horace de Carbuccia. La présente caricature, à la manière de ce qui se fait depuis la Grande Guerre, est un dessin au trait. Les lignes au crayon sont soulignées à l’encre de Chine, et les contrastes assurés par quelques à-plats noirs.

Le dessin est publié quatre semaines environ après la grandiose journée parisienne du 14 juillet 1935, où la quarantaine d’organisations formant le Rassemblement populaire scelle son alliance et jure de “ défendre les libertés démocratiques ” menacées par les ligues factieuses. Dès lors, le Front populaire, conduit par les trois grands partis de gauche (SFIO, PCF, parti radical), est en ligne de marche pour les élections législatives prévues en mai 1936.
Analyse des images
Roger Roy montre Staline (en uniforme bolchevique, botté, coiffé d’une casquette frappée de l’étoile rouge) conduisant, un fouet à la main, une troïka tirée par trois personnalités du Front populaire métamorphosées en chevaux (le zoomorphisme est parfois encore employé dans la caricature de l’époque pour ridiculiser sa victime). De haut en bas : le radical Edouard Daladier, le communiste Marcel Cachin, le socialiste Léon Blum, tandis qu’à l’arrière l’autre grand radical, Edouard Herriot (identifiable à sa célèbre pipe), tente vainement de rattraper le traîneau qui s’emballe. Pour un Français de 1935, la troïka évoque le folklore russe, mais aussi la succession de Lénine (Staline était parvenu à se débarrasser des deux autres membres de la « troïka » antitrotskiste, Zinoviev et Kamenev).
Interprétation
Roy s’attaque à des figures familières du public. Ainsi choisit-il Cachin, le directeur de L’Humanité, communiste historique, de préférence à Thorez, moins connu à l’époque (il dirige le PCF depuis 1931), et Blum, chef du groupe parlementaire socialiste à la Chambre, mais non du parti. Daladier ne mène pas non plus le parti radical. Mais, pour l’extrême droite, l’ancien président du Conseil est le « fusilleur du 6 février 1934 » ; et puis, contrairement au vrai leader radical, Herriot, il a pris nettement parti pour le Front populaire. Herriot, lui, ne s’y rallie que tardivement et mollement, ce qui va lui coûter la présidence du parti radical (Daladier lui succède en janvier 1935).

L’idée selon laquelle le Front populaire, agent de Staline, fait le lit du communisme soviétique n’en est qu’à ses débuts. Pierre de touche d’une propagande d’extrême droite toujours plus violente, elle va enfler après juin 1936, lorsque Blum sera à Matignon. Staline peuplera ainsi les caricatures de Gringoire. Au moment de Munich (1938), l’anticommunisme expliquera même le ralliement d’une extrême droite jusqu’ici nationaliste et germanophobe aux solutions pacifistes d’une Europe hitlérienne (« Plutôt Hitler que le Front populaire et Staline »).
Bibliographie
Serge BERSTEIN La France des années 30 Paris, Armand Colin, coll. « Cursus », 1988.
Dominique BORNE et Henri DUBIEF La crise des années 30 (1929-1938) Paris, Seuil coll. « Points-Histoire »,1989.
Christian DELPORTE Les crayons de la propagande Paris, CNRS-Editions, 1993.
J.
LETHÈVE La Caricature sous la IIIe République Paris, Armand Colin, 1961, rééd.1986.
Pour citer cet article
Christian DELPORTE, « La troïka », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01 Octobre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/troika?i=404&d=1&c=socialisme
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