Verdun, un champ de bataille à la démesure de l'Homme

Date de publication : Septembre 2007

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Contexte historique
Visées allemandes : désespérer la France et le Royaume-Uni

Lorsque le général Erich von Falkenhayn lance le 21 février 1916 la grande offensive sur Verdun, ses objectifs proclamés sont clairs. Le nom de code de l’opération est Gericht, qui littéralement se traduit par « tribunal », mais dont on peut saisir le sens figuré à travers une expression comme jüngste Gericht, « Jugement dernier ». L’assaut projeté sur le bastion de l’Est sera brutal, soutenu, et chargé d’une dimension symbolique. C’est que le site de Verdun (Virodunum Castrum), tombé aux mains d’Attila en 450, a subi pas moins de dix sièges au cours des siècles suivants. En 1916, il a déjà un passé, une place dans la conscience nationale française. Les intentions de Falkenhayn ne vont guère trouver leur traduction sur le terrain, puisque, après diverses phases de flux et de reflux, les deux armées se trouvent fin 1916 toujours face à face, dans des positions presque inchangées. Des centaines de milliers de morts, victimes des obus, des mitrailleuses, de la boue ou des gaz, sont enterrés sur place ou à proximité, spectateurs fantômes d’une guerre n’ayant pas encore fini, contrairement aux plans allemands, de déployer l’étendue de ses ravages.
Analyse des images
Le titre manuscrit donné à la prise de vue renvoie aux gaz toxiques dont l’emploi, inauguré par les Allemands au début de 1915 en Russie, puis en Belgique, à Ypres, se généralise dans les mois suivants chez tous les belligérants. La gamme s’étend des simples gaz lacrymogènes aux composés chlorés. L’un d’eux, dit gaz « Croix-verte », a précisément été utilisé en grande quantité le 22 juin 1916 dans le secteur de Vaux, fort voisin de Verdun – d’où une hypothétique datation de l’image. Celle-ci offre d’abord au regard un fort contraste blanc/noir qui la scinde horizontalement. Dans la partie supérieure se détachent deux nuages, correspondant certainement aux gaz susmentionnés. Le plus important, situé à gauche, menace les combattants avec sa nappe fournie, compacte, bien assise au sol et pourtant mobile, comme rampante. Les hommes se distinguent en ombres chinoises au centre et à droite de l’image. L’inclinaison des corps montre qu’ils se dirigent vers un terre-plein ou un bosquet manifestement visé par le tir d’artillerie. Munis d’équipements de protection, ils ont pour mission d’assaillir les tranchées ennemies surprises et neutralisées par l’attaque chimique préalable. Pris à une distance empêchant la lecture des détails, le cliché montre cependant, tout à fait à droite de l’image, deux silhouettes particulières. L’une, le bras levé, interroge : mouvement destiné à une autre vague d’assaillants, ou geste du soldat foudroyé ? Celle située à côté, tout au bord du cadre, présente un dos voûté et des genoux pliés : un homme blessé, tétanisé peut-être ?
Interprétation
Le « hachoir » pris sur le vif

« Là, de la chair humaine avait été broyée, déchiquetée ; aux endroits où la terre avait bu du sang des essaims de mouches tourbillonnaient […] partout des débris de toutes sortes, fusils brisés, sacs éventrés d’où s’échappaient des lettres tendres et de chers souvenirs conservés précieusement et que le vent dispersait » (in Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, p. 286) : à travers cet extrait des carnets de Louis Barthas relatif aux combats de la cote 304, site d’affrontements fameux lors de la bataille de Verdun, c’est la portée générale de ce cliché qui peut être éclairée.
Pour les combattants, le champ de bataille apparaît comme un lieu de violence inouïe, qui dépasse l’entendement humain. Que pèsent-ils en effet face à des volutes de gaz mortel hautes comme dix hommes ? L’impossibilité d’identifier de visu le camp auquel ils appartiennent est une réalité corollaire : ils ne sont plus des guerriers, mais des cibles pour les armes produites par de formidables industries de destruction antagonistes. Leur disposition sur le fil d’un bout d’horizon – lui-même échantillon d’un front de plusieurs centaines de kilomètres – dit bien toute l’étendue de leur impuissance devant les gaz ici, les obus et les mitrailleuses ailleurs. Les soldats semblent de fait s’extraire d’une gangue de terre noire et n’être voués qu’à y retourner.
Bibliographie
Malcolm BROWN, Verdun 1916, Paris, Perrin, 2006.
Gérard CANINI, Combattre à Verdun.
Vie et souffrance quotidienne du soldat, 1916-1917
, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1988.
Henri CASTEX, Verdun, années infernales, Paris, Imago, 1996.
Raymond JUBERT, Verdun (mars-avril-mai 1916), Paris, Payot, 1918.
Olivier LEPICK, La Grande Guerre chimique, 1914-1918, Paris, Presses universitaires de France, 1998.
Pierre VALLAUD, 14-18, la Première Guerre mondiale, tomes I et II, Paris, Fayard, 2004.
Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918, Paris, La Découverte, 1978 (rééd.1997).
Pour citer cet article
François BOULOC, « Verdun, un champ de bataille à la démesure de l'Homme », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 30 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/verdun-champ-bataille-demesure-homme?i=814&d=11&c=Guerre%20de%2014-18
Commentaires
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Etudiant curieux le 18/08/2014 à 03:08:24
Plus jamais ça...

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