• Le vaguemestre.

    Pierre Georges JEANNIOT (1848 - 1934)

  • Le rêve du poilu.

    BLOTTIERE (1970 - 1970)

  • La manille.

    BRONET (1970 - 1970)

La vie quotidienne dans les tranchées

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Contexte historique

Par sa durée et sa violence, la Grande Guerre a constitué une expérience sans précédent historique pour les huit millions de Français mobilisés entre 1914 et 1918.

La guerre de tranchée est enfouissement dans la terre et défense de celle-ci pied à pied. La vie de tous les jours est le sujet le plus souvent abordé par les soldats dans leurs écrits et les représentations du moment. Ces quelques aspects du quotidien des combattants des tranchées permettent d’aider à comprendre certains des éléments qui ont pu contribuer au consentement de ces millions d’hommes à ce qui leur a été imposé.

Analyse des images

Ces trois représentations révèlent quelques aspects de la vie quotidienne dans les tranchées. Le combat, le danger, la peur constituent une expérience discontinue dans la vie des combattants des tranchées. La vie y est faite d’abord et tout simplement d’oisiveté, d’ennui, de longues journées vides et inoccupées.

La lithographie intitulée La Manille montre quatre soldats dans une tranchée. L’un d’eux se tient debout, adossé au parapet. Les trois autres sont réunis autour d’une petite table improvisée, sur laquelle se déroule la partie de cartes. Si une accalmie dans les combats autorise une manille, les conditions du jeu restent précaires. Est-ce pour cette raison qu’un des participants reste debout, prêt à accomplir sa tâche ?

La scène décrite dans Le Vaguemestre se déroule au milieu d’une tranchée étroite. Au premier plan, un soldat assis, baïonnette sur les genoux et la crosse de son fusil posée au sol, lit une lettre. Un officier coiffé de son képi est installé à ses côtés, plongé dans une lecture attentive de son courrier à peine distribué. Le vaguemestre, debout, trie dans sa sacoche le courrier prêt à la distribution. Face à lui, un périscope et le fusil abandonnés par le guetteur placé dans un créneau qui fait face à la tranchée ennemie. À l’arrière-plan, des combattants attendent l’appel de leur nom et la remise d’un courrier ou d’un colis.

Autre souci de la vie quotidienne : la femme, qui se trouve au confluent des aspirations combattantes. Le Rêve du poilu montre une jeune femme assise, le visage levé au ciel, les coudes posés sur les genoux. Près d’elle, un soldat pose sur elle un regard bienveillant. L’image met en relief l’affectivité bien plus que la sensualité. L’absence de femmes soulève de graves frustrations parmi les combattants, frustrations aussi bien physiques que sexuelles, que tente de représenter de manière quasi allégorique la lithographie de Blottière.

Interprétation

Les quelques hommes groupés autour de leur partie de cartes suggèrent l’importance prise par les groupes primaires combattants, petits noyaux d’hommes qui constituent le tissu des armées de la Grande Guerre. Parmi eux se rétablissent des normes du temps de paix : partage de la nourriture et de la boisson, musique, jeu. Ainsi l’anomie de la guerre n’est-elle jamais totale, même en première ligne.

Les envois entre le front et l’arrière jouent un rôle comparable. Pour les soldats, les permissions, les colis, les lettres (en moyenne une par jour et par combattant en période d’accalmie !) contribuent à entretenir un lien très étroit avec ceux qu’ils ont laissés à l’arrière. Une sorte de dialogue ininterrompu s’instaure, d’ordre affectif mais aussi matériel et même professionnel. Les combattants demeurent donc des civils en uniforme. En ce sens, le pacte épistolaire s’inscrit comme un rituel d’interaction entre communauté civile et communauté combattante. Les lettres représentent des objets quasi magiques, instruments de voyage dans le temps et dans l’espace qui abolissent en partie le sentiment d’oppression lié au moment présent. Si dans les secteurs de première ligne l’activité scripturale se restreint, une fois quittée la ligne de feu, la rédaction des lettres reprend. La correspondance témoigne de la régularité, de la qualité et de la force des liens entre l’arrière et le front. Elle constitue également une passerelle lancée entre civils et soldats, entre la vie et la mort, entre passé, présent et avenir, une garantie contre la souffrance quotidienne et l’angoisse de l’éloignement et de l’oubli. L’évocation écrite du quotidien servait aussi d’exutoire aux soldats, de substitut à l’expression de l’indicible. Écrire aidait aussi à reconquérir une dignité perdue dans les tranchées.

L’arrière fascine les soldats isolés au fond de leurs tranchées, dans la pensée desquels la femme et la famille occupent une place considérable. La femme symbolise à la fois la paix, la vie d’avant la guerre, la liberté, les moments de douceur et de beauté dans la laideur de l’existence quotidienne, elle est le principe de la vie elle-même. Son absence prolongée se trouve compensée par les photographies qui circulent en abondance dans les tranchées, témoignage de la frustration sexuelle d’une communauté d’hommes en situation d’abstinence forcée.

Au total, ce qui frappe, c’est la solidité des liens entre ces deux mondes du début jusqu’à la fin du conflit. L’insularité combattante est un mythe : en effet, les combattants ne furent jamais exclus d’une communauté nationale restée unie en profondeur.

Bibliographie

Pierre VALLAUD, 14-18, la Première Guerre mondiale, tomes I et II, Paris, Fayard, 2004.

Stéphane AUDOUIN-ROUZEAU, 14-18, les combattants des tranchées, Paris, Armand Colin, 1986.

Stéphane AUDOUIN-ROUZEAU, Combattre, Amiens, CRDP, Historial de la Grande Guerre, 1995.

Pour citer cet article
Sophie DELAPORTE, « La vie quotidienne dans les tranchées », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 23 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/vie-quotidienne-tranchees?e=sophie%20delaporte&d=1&i=76&oe_zoom=156&id_sel=156
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