Une vision de la modernité

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Contexte historique

Le triomphe de l’industrialisation

La période qui s’étend de la fin du XIXe siècle à la veille de la Première Guerre mondiale marque définitivement l’entrée de la France dans l’ère industrielle, même si le pays reste majoritairement rural et si le tissu industriel y est souvent archaïque. Cette prospérité nouvelle se caractérise par l’essor de la métallurgie et de la chimie, par les débuts prometteurs de l’automobile et surtout par le triomphe du machinisme. Dans le domaine industriel en effet, la mécanisation des principales opérations et la standardisation des modèles sous l’influence du taylorisme débouchent sur une production de masse. Or cette rationalisation et ce fractionnement du travail entraînent chez les ouvriers une certaine lassitude, d’autant plus que leur situation sociale ne s’est guère améliorée depuis le début du siècle. C’est pourquoi les idées socialistes gagnent du terrain au sein de la classe ouvrière dans les années 30.

Analyse des images

Une poétique de la mécanique

Démobilisé en 1917, Fernand Léger (1881-1955), un peintre en marge du cubisme, a été marqué durablement par les réalités de son temps, dont l’objet manufacturé est, selon lui, le symbole le plus éclatant. Il se fait alors, à l’instar d’un Robert Delaunay ou d’un Blaise Cendrars, le témoin enthousiaste de la civilisation urbaine et industrielle, en élaborant une poétique de la mécanique. Loin de vouloir reproduire les objets dans ses toiles, il en réinvente les formes et les couleurs, afin de construire un nouvel ordre géométrique. Sa capacité à utiliser l’élément mécanique comme possibilité plastique se manifeste en particulier dans une de ses toiles de 1920, intitulée Le Remorqueur.

Afin de figurer un remorqueur, symbole parmi d’autres de la vie moderne, le peintre use d’une syntaxe plastique fondée sur une abstraction d’aplats colorés contrastés et de formes géométriques emboîtées les unes dans les autres : disques, cylindres… Cette composition savamment orchestrée dégage une impression d’harmonie, qui repose sur l’équilibre entre les lignes, les volumes et, surtout, les couleurs auxquelles Léger conférait une valeur constructive. Bien qu’il apparaisse à trois reprises, l’homme moderne, de dimensions réduites et de couleur neutre, se fond dans cet agglomérat de formes mécaniques, comme si la perfection de sa propre création suffisait à l’évoquer.

Interprétation

Une utopie sociale

A travers cette composition, Fernand Léger, conscient de la monotonie de l’univers des ouvriers, s’efforce de sublimer la réalité urbaine et industrielle dans laquelle ils sont quotidiennement plongés. Son tableau offre l’image de l’homme moderne heureux, en parfaite symbiose avec les beaux objets qu’il produit en série.

Convaincu que la couleur a le pouvoir de transformer la société, Léger prend pour modèles les affiches publicitaires, très en vogue à l’époque, dont les tons explosifs permettent de capter le regard, de créer un choc visuel auquel le passant ne peut rester indifférent. Son ambition est ainsi de donner du bonheur aux hommes, en rendant visibles les beautés du monde moderne par le biais d’une débauche de couleurs soumises à une stricte ordonnance géométrique.

C’est au Peuple – il a pleinement pris conscience de son existence sur le front – qu’il dédie son art. Son engagement social se concrétisa par la suite, lorsqu’il réalisa de grandes compositions colorées destinées à être intégrées dans l’architecture urbaine et lorsque, sous le Front populaire, il donna des conférences dans le nord de la France, auprès des ouvriers. Toutefois, sa peinture, probablement trop savante et trop éloignée des préoccupations du peuple, ne trouva pas d’écho dans les milieux ouvriers de l’époque, et il ne reçut jamais l’étiquette de peintre « populaire ».

Bibliographie

Serge BERSTEIN et Pierre MILZA Histoire de la France au XXe siècle.
1900-1930
Paris, Complexe, 1999.
Pierre DAIX Pour une histoire culturelle de l’art moderne.
Le XXe siècle
Paris, Editions Odile Jacob, 2000.
Collectif Fernand Léger [exposition, Centre Georges-Pompidou, Paris, 29 mai-29 septembre 1997]Paris, Editions.
du Centre Pompidou, 1997.
J.-P.
RIOUX et J.-F.
SIRINELLI Histoire culturelle de la France , tome IV, « Le temps des masses »Paris, Seuil, 1998.

Pour citer cet article
Charlotte DENOËL, « Une vision de la modernité », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 30 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/vision-modernite?i=184
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