Vue d'une partie du port et des quais de Bordeaux : dit Les Chartrons et Bacalan

Auteur : Agnès BIROT

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Contexte historique

Entre 1804 et 1807, le port de Bordeaux connaît une période relativement faste en comparaison des années sombres de la Révolution. Sous la Convention, de nombreux négociants jugés suspects par la Convention ont été guillotinés tandis que le négoce a subi d’importantes pertes en raison des emprunts forcés, des amendes et des captures de bâtiments par les Anglais. Malgré la reprise des hostilités en 1803, les Anglais pratiquent jusqu’en 1807 un blocus modéré, délivrant de nombreuses licences pour le trafic de vin et d’eaux-de-vie. Le commerce se poursuit également grâce à l’armement de navires neutres qui naviguent tour à tour sous des pavillons de complaisance hanséates, prussiens puis danois. De nombreux bateaux américains viennent par ailleurs faire escale à Bordeaux et en repartent avec du vin. Un tournant décisif intervient cependant en 1807, venant clore cette parenthèse de prospérité.

Analyse des images

Dans les toutes premières années du XIXe siècle, Pierre Lacour, désireux de peindre le port de sa ville natale, choisit de représenter les nouveaux quartiers des Chartrons et de Bacalan. C’est aux Chartrons en effet que se sont installés les Anglais, Irlandais et Allemands qui vont être à l’origine du développement du commerce des vins et des armements bordelais vers les Iles.
Lacour accorde autant d’importance à ce qui se passe sur l’eau qu’à ce qui se passe sur terre, d’où une division du tableau en deux parties à peu près équivalentes. Avant de commencer sa toile, le peintre a observé toute cette activité sur le vif et réalisé de nombreux croquis dont il tirera ces silhouettes pleines de mouvement et de vérité.
En outre, il se révèle être un merveilleux paysagiste, sensible aux nuances changeantes de l’eau du fleuve et de l’immense ciel, mélangeant vérité et poésie dans son portrait de la ville. Lacour se montre bon observateur de l’activité du port et de l’architecture de la ville et ethnographe attentif aux différentes catégories sociales et à l’infinie variété des métiers. De ce point de vue, son tableau est une sorte de photographie du port en 1804.
A gauche Lacour a représenté l’hôtel Fenwick, construit en 1795, d’où part la rangée de maisons du XVIIIe siècle qui suivent la courbe du fleuve.
Les promeneurs sont nombreux, foule mélangée, toutes classes sociales confondues. D’élégants cavaliers côtoient le bouvier au lent traîneau ; des bourgeois en promenade croisent une porte-panières ; un couple peut-être nouvellement arrivé en ville pour y chercher du travail vient de dépasser un mendiant auquel deux jeunes enfants de famille aisée font la charité. Dans cette foule anonyme, Lacour introduit des portraits de personnages identifiables, dont lui-même ainsi que ses deux enfants.
Sur les berges du fleuve, les travailleurs s’affairent. Les charpentiers de marine radoubent la coque à moitié renversée d’un canot. Lacour a peint l’embarcation endommagée en prenant soin de différencier les planches nouvellement placées qui sont plus claires. Devant le canot deux femmes bavardent tout en récupérant dans leurs tabliers les copeaux de bois tombés du rabot.
Sur le quai un charretier, le fouet levé, encourage ses chevaux attelés l’un derrière l’autre à une charrette lourdement chargée de pavés de grès arrivés de Dordogne par le fleuve. Un peu plus loin, on distingue les pierres de taille destinées à la construction des immeubles et les barriques qui sont roulées sur les quais. Au delà du bâtiment de l’octroi le déchargement se poursuit.
L’activité du port est tout aussi frénétique : des hommes travaillent sur un grand bateau à fond plat appelé allège, qui sert à décharger les navires en rade. Une plate-forme soutient la passerelle qui permet de débarquer les merrains, planches destinées à la tonnellerie. Les gabares sont chargées de pierres de taille et de tonneaux collectés dans les petits ports fluviaux du Médoc. L’incessant va-et-vient des canots à voile assure le transport des voyageurs de qualité entre la ville et les grosses embarcations mouillées au milieu du fleuve.

Interprétation

A la fois paysage et scène de genre, ce tableau offre une intéressante vision de la société bordelaise dans les années 1800 et témoigne d’une prospérité comparable à celle que le port a connue durant le XVIIIe siècle. Mais si Lacour avait peint ce tableau quelques années plus tard, le résultat aurait été tout autre. En réponse au blocus continental imposé par Napoléon, l’Angleterre décida en effet de répliquer par un blocus maritime dont les conséquences seront rudes pour la ville. Ainsi en mars 1808, le consul américain en poste à Bordeaux écrit dans une lettre à son gouvernement : « L’herbe pousse dans les rues de cette ville. Son splendide port est désert, à l’exception de deux goélettes[1] de pêche de Marblehead et de trois ou quatre navires vides. » Mais, au delà des conséquences de ce blocus, le port de Bordeaux malgré le négoce de vins et d’armes qu’il développe, subit tout au long du XIXe siècle le déclin du commerce des produits coloniaux (indigo, thé, café, huile…) sans pouvoir se reconvertir réellement dans celui des produits qui lui sont liés (coton, charbon, fer).

Bibliographie

François-George PARISET Histoire de Bordeaux tome III « Bordeaux au XVIIIe siècle », Bordeaux, Fédération historique du Sud-Ouest, 1968.
Le port des Lumières. La peinture à Bordeaux, 1750-1900 catalogue de l’exposition, Bordeaux, William Blake & Co. Ed., 1989.
Francis RIBEMONT Le Port de Bordeaux vu par les peintres Bordeaux, L’Horizon chimérique, 1994.

Notes

1. Bâtiment léger, à deux mâts, pourvu de voiles auriques (en forme de quadrilatère) ou triangulaires.

Pour citer cet article
Agnès BIROT, « Vue d'une partie du port et des quais de Bordeaux : dit Les Chartrons et Bacalan », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/vue-partie-port-quais-bordeaux-dit-chartrons-bacalan?i=449&d=1&c=ville
Commentaires
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Jojo la Sardine le 12/07/2012 à 04:07:21
Oeuvre majeure réalisée à Bordeaux.
Magnifique tableau de Lacour qui exquisse déja le romantisme. Et oû on devine quelques étonnants rendus picturaux pré-impressionistes.
Une précision photographique, des détails microscopiques. On apperçoit une personne sur le balcon de mon appartement, probablement un ancien propriétaire Mme Clauzel ( ou Closel ? )

J'en ai fait faire une reproduction actuelle, plus petite que l'original, et sous un autre angle, par un autre grand peintre bordelais contemporain : Francis Biençant. Avec, bien sûr moi au balcon (Il m'a dessiné à mon insu. C'est mieux.)
B le 15/03/2012 à 08:03:58
Merci pour cette étude enrichissante tant sur l’œuvre elle-même que sur le plan historique. Je me suis régalée à examiner la peinture et à lire ce petit cours d'histoire.

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