La conduite des filles de joie à la Salpêtrière : le passage près de la porte Saint-Bernard

Date de publication : décembre 2018

Université d'Evry-Val d'Essonne

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Contexte historique

Le peintre des scènes populaires

Grâce à la signature présente en bas à gauche, ce tableau est attribué à « Stephanus Jeaurat Pinxit ». Né en 1699 et mort en 1789, Étienne Jeaurat est un grand observateur de la vie parisienne, avec des toiles prises sur le vif qui décrivent les petites gens, dans la tradition picturale des Cris de Paris inaugurée au cours des décennies 1730-1740. Il est l’élève du peintre Nicolas Vleughels, membre de l’Académie de peinture qui amène son apprenti en Italie, lorsqu’il devient directeur de l’Académie de France en 1724. De retour en France, Jeaurat entame une carrière officielle : en 1731, il est agréé à l’Académie royale, puis reçu en qualité de peintre d’histoire en 1733. Dix ans plus tard, il devient professeur de cette institution. Son œuvre s’inscrit dans un registre pictural étendu, comme l’atteste ce tableau, dont la commande précise n’est pas connue, consacré aux filles de joie ou filles publiques, c’est-à-dire les prostituées.

Cette toile doit être rapprochée d’autres scènes de genre réalisées par l’auteur, comme Les Écosseuses de pois de la halle, Le colleur d’affiche, Le fiacre ou Le Carnaval des rues de Paris. Cette dernière composition est exposée avec La conduite des filles de joie lors du Salon du Louvre en 1757. Au mois d’octobre, le Mercure de France décrit le style original et séduisant du peintre : « Plusieurs ouvrages de M. Jeaurat présentent des détails agréables. Il y a beaucoup de vérité dans la manière dont ils sont traités. C’est une peinture naïve et gracieuse des événements de la vie populaire. ». Déclinée dans une version gravée par Levasseur pour un public élargi, cette peinture intègre le Musée Carnavalet en 1939, grâce à un don de la Société des Amis du musée Carnavalet.

Analyse des images

Le spectacle de la rue

Ce tableau représente une source précieuse de l’histoire sociale de Paris. La scène se déroule à Paris, au débouché du pont de la Tournelle sur la rive gauche de la Seine depuis l’île Saint-Louis. La toile comprend une succession de plans : au premier, l’artiste figure des gardes qui encadrent une charrette ouverte à l’intérieur de laquelle se pressent des femmes et d’autres gardes qui manient le bâton pour assurer le calme. Les bâtiments situés à l’arrière correspondent au fort de la Tournelle. Au second plan, une charrette fermée munie de barreaux emporte les prostituées qui paient pour ne pas être exposées aux yeux du public.

Autrefois intégrée à l’enceinte Philippe Auguste, la porte Saint-Bernard arbore une façade néo-classique en arc de triomphe depuis sa reconstruction au début du règne de Louis XIV, souverain auquel la dédicace de l’attique fait référence. Le convoi passe sous la porte et se dirige vers le quai Saint-Bernard pour rejoindre l’hôpital général de la Salpêtrière où les prostituées sont enfermées, à l’extrémité est du faubourg Saint-Victor. À la fin du siècle, dans son Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier décrit cette étrange procession suivie par la clameur publique : « on les fait monter dans un long chariot, qui n’est pas couvert. Elles sont toutes debout et pressées. L’une pleure, l’autre gémit ; celle-ci se cache le visage ; les plus effrontées soutiennent les regards de la populace qui les apostrophe ; elles ripostent indécemment et bravent les huées qui s’élèvent sur leur passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein jour ; les propos que cette marche occasionne sont encore une atteinte à l’honnêteté publique. »

Interprétation

Le grand renfermement

À travers cette scène publique, le peintre évoque de manière suggestive la vie privée des prostituées qui offrent leur corps contre rémunération. Jeaurat décrit la réalité sociale de la capitale, avec le groupe des marginalisés qui comprend les hommes et femmes de peine, les gagne-deniers, les mendiants, les errants et les prostituées, tous confrontés à la misère et à la pauvreté. L’historienne Érica-Marie Benabou estime qu’au XVIIIe siècle, environ 20 000 femmes, soit 13 % de la population féminine de Paris, cherchent par ce moyen à subvenir à leurs besoins.

La peinture participe ici à la représentation de la police des mœurs en vigueur depuis la fin du XVIIe siècle. Au cours de la période moderne, la prostitution se développe. D’abord tolérées, les prostituées sont visées à partir du XVIIe siècle par la politique royale du « grand renfermement » théorisée par Michel Foucault dans son doctorat d’État sur la folie. L’objectif est d’isoler du reste de la société les individus malade et dangereux pour les enfermer dans des hôpitaux généraux. Les prostituées sont concernées, car leurs mœurs s’opposent au tournant dévot de la politique de Louis XIV. En conséquence, la répression se renforce. Les prostituées sont surveillées par la police parisienne placée sous l’autorité du Lieutenant général de police. En 1747, Nicolas-René Berryer créé un service dédié, le « Bureau de la discipline des mœurs », dont les inspecteurs traquent sans relâche les filles de joie avant de les enfermer au dépôt Saint-Martin. En 1656, un premier hôpital général est fondé à Paris, avant qu’une déclaration royale prise en 1662 prescrive ce type d’établissement dans toutes les grandes villes du royaume. Fondé en 1658, la Salpêtrière est dotée d’un quartier de la Force pour y enfermer les femmes. Les prostituées y sont regroupées en dortoirs, avant d’être embarquées de force pour les colonies.

Bibliographie

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BEAUVALET-BOUTOUYRIE Scarlett, Les femmes à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Belin Sup, 2003.

BENABOU Érica-Marie, La prostitution et la police des mœurs au XVIIIe siècle, Paris, Perrin, 1987.

BOURGUINAT Élisabeth, Les rues de Paris au XVIIIe siècle : Le regard de Louis-Sébastien Mercier, Paris, Paris-Musées, 1999.

CHAGNIOT Jean, Paris au XVIIIe siècle : Nouvelle histoire de Paris, Paris, Hachette, 1988.

FARGE Arlette, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1979.

FOUCAULT Michel, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1972.

LEWIS Ann, ELLIS Markman (éd.), Prostitution and eighteenth-century culture: sex, commerce and morality, London/New-York, Routledge; 2016.

PLUMAUZILLE Clylyde, Prostitution et Révolution : Les femmes publiques dans la cite républicaine (1789-1804), Paris, Champ Vallon, 2016.

Pour citer cet article
Stéphane BLOND, « La conduite des filles de joie à la Salpêtrière : le passage près de la porte Saint-Bernard », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 19 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/comment/reply/15496
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