L’amour au Théâtre-Français ou Comédie-Française

Date de publication : décembre 2014
Auteur : Pascal DUPUY

Partager sur:

Contexte historique

C’est sous l’influence de son maître, Claude Gillot, que le peintre Jean-Antoine Watteau s’intéresse à l’art dramatique et s’initie aux sujets théâtraux. Lorsque, au début du XVIIIe siècle, il arrive tout jeune homme de Valenciennes, Paris compte deux théâtres « privilégiés » : la Comédie-Française et l’Opéra. Le Théâtre-Français (Comédie-Française) donne en saison deux pièces par jour, alternant tragédie et comédie, tandis que l’Opéra (Académie royale de musique) est spécialisé dans les spectacles chantés et dansés.

Cette effervescence théâtrale parisienne, à laquelle il faut associer la commedia dell’arte, toujours très en vogue bien que les comédiens italiens, sur ordre royal, aient été chassés de France en 1697, est une source d’inspiration originale pour Watteau qui, à la différence de son maître, imagine et reconstitue plus qu’il ne représente des pièces jouées. La datation précise du tableau reste mystérieuse, à l’image de la vie même de l’artiste. La toile est probablement exécutée sur une longue période, l’essentiel en 1712, avec des modifications jusqu’en 1719.

Quoi qu’il en soit, l’œuvre reflète à la fois la fascination de Watteau pour l’art dramatique, avec son cortège de faux-semblants et de personnages ambigus, mais aussi l’attrait de l’aristocratie et d’un large public pour le théâtre.

Analyse des images

La scène se divise en deux. Sur la partie de gauche est représenté un groupe de sept personnages, dont trois musiciens jouant du violon, du hautbois et d’une musette. Au centre et à droite du tableau, dans la lumière du jour, neuf personnages sont réunis, quatre femmes et cinq hommes. Sous le buste ténébreux de Momus, dieu grec de la folie et du sarcasme, un homme allongé, la tête ceinte de feuilles de vigne, probablement Bacchus, tend son verre afin de trinquer avec un personnage à l’habit de théâtre, portant un feutre à plumes et un carquois de flèches ; il s’agit de Cupidon.

Autour d’eux, des personnages caractéristiques du théâtre du temps (Pierrot, Colombine) sont figurés, tandis que deux danseurs, une femme relevant sa jupe et un homme à l’habit rouge, le pourpoint serré au niveau de la taille et coiffé d’un chapeau de paille à ruban noué, esquissent un pas de danse.

À droite, un homme regarde intensément le spectateur ; tout porte à croire qu’il s’agit d’un ami de Watteau, probablement Paul Poisson, qui joue ici le rôle de Crispin.

Interprétation

Les spécialistes restent circonspects sur la signification de cette scène. Certains ont voulu y voir l’évocation d’une fête en l’honneur d’une des maîtresses de Maximilien II Emmanuel, électeur de Bavière, la comédienne Charlotte Desmares, dans sa demeure de Suresnes.

Plus généralement, l’œuvre a été interprétée comme faisant référence aux Fêtes de l’Amour et de Bacchus, un opéra-comique composé par Jean-Baptiste Lully sur des textes de Molière et Philippe Quinault, créé le 11 novembre 1672 et repris régulièrement du vivant de Watteau. Dans la scène VII de l’acte III, qui se déroule dans « une grande allée d’arbres d’une extrême hauteur, lesquels mêlent leurs branches et forment une voûte de verdure où se trouvent des pasteurs musiciens », le berger Licaste réconcilie Cupidon et Bacchus, « deux déités qui sont fort bien ensemble ». Le temps semble comme suspendu entre l’amour, la danse, la folie, l’ivresse et la réconciliation.

Watteau, peintre de la gaité et du futile, sait aussi se faire sérieux et mélancolique en recomposant le théâtre de la vie.

Enfin, le tableau, dans sa représentation d’une scène de théâtre, atteste des liens indéfectibles qui unissent la peinture à l’art dramatique depuis la Renaissance. Louis XIV, dans la seconde partie du XVIIe siècle, avait donné à l’art dramatique une place de choix dans la culture de cour qu’il avait su imposer. Au début du XVIIIe siècle, ces liens sont toujours avérés mais sont en train, comme l’atteste le tableau de Watteau, d’être renouvelés en des formes plus subtiles et plus enjouées. Cette œuvre, devant le tarissement des générosités royales, participe pleinement de ce nouveau marché qui s’affirme auprès des mécènes privés et attire un public plus enclin à privilégier la grâce et la joie que le prestige et la gloire.

Bibliographie

GLORIEUX Guillaume, Watteau, Paris, Citadelles & Mazenod, coll. « Les Phares », 2011.

MICHEL Christian, Le « Célèbre Watteau », Genève, Droz, coll. « Bibliothèque des Lumières » (no 71), 2008.

MOUREAU François, MORGAN GRASSELLI Margaret, Antoine Watteau (1684-1721) : le peintre, son temps et sa légende, actes de colloque (Paris, 1984), Paris, Clairefontaine / Genève, Slatkine, 1987.

Pour citer cet article
Pascal DUPUY, « L’amour au Théâtre-Français ou Comédie-Française », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 16 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/amour-theatre-francais-comedie-francaise
Commentaires

Découvrez aussi

1820 Musée de Port-Royal des Champs DES REPRÉSENTATIONS DE LOUIS XIV AU XIXe SIÈCLE Boileau lisant devant Louis XIV son poème du lutrin en présence de Mme de Montespan.