Les correspondants de guerre

Date de publication : mars 2016

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Contexte historique

La fabrique de l’information

Après une courte période d’existence (1918-1919) à la fin de la Première Guerre mondiale, le ministère de l’Information (Ministry of Information) du Royaume-Uni est recréé le 4 septembre 1939. En charge de l’information et de la propagande, l’administration assure plusieurs fonctions, parmi lesquelles le contrôle et la censure de la presse (écrite, radio, actualités animées), ou encore la « publicité » à l’intérieur des frontières et à l’étranger. Placé sous la direction de Brendan Bracken du 20 juillet 1941 au 25 mai 1945, le ministère organise ainsi de nombreuses campagnes (affiches, films, émissions radio, écrites, etc.) visant à défendre le point de vue et l’action de l’État britannique durant le conflit.

Au sein de cette structure, de nombreux « journalistes » sont employés à la production et à la diffusion d’une information contrôlée, organisée et décidée par l’État. Parmi eux, plusieurs centaines de correspondants de guerre sont engagés par le gouvernement, avec pour mission de « rendre compte des faits relatifs au conflit militaire sur tous les fronts ». Ces correspondants viennent de tous les pays alliés, mais sont en grande en majorité anglais et américains. Ils possèdent le plus souvent un statut militaire et sont donc soumis aux règlements de l’armée. Si certains, et notamment les plus célèbres d’entre eux, sont « sur le terrain » (photographes, rédacteurs), la grande majorité travaille au sein du bâtiment du ministère de l’Information, situé à Londres. Il s’agit essentiellement pour eux de collecter les informations et de rédiger des dépêches qui sont ensuite envoyées aux différents organes de presse britanniques et alliés. Ceux-ci en font la base d’un travail journalistique plus ou moins contrôlé, contribuant en tout cas à relayer les informations.

C’est ce travail de l’ombre consacré à la fabrique de l’information à l’arrière, et non sur le front, que représente la photographie de reportage Correspondants de guerre, datée du 6 juin 1944, jour du fameux D-Day. Si elle ne figure évidemment pas parmi les images les plus célèbres du débarquement en Normandie, Correspondants de guerre nous renseigne néanmoins sur une autre facette de ce jour.

Analyse des images

Dans le feu de l’action

Cette photographie a été réalisée le 6 juin 1944 dans une salle du ministère de l’Information à Londres. Dans une grande pièce, plusieurs dizaines de correspondants de guerre sont réunis, occupés à suivre les événements en Normandie, à collecter les dernières informations et à rédiger des dépêches d’actualité.

Le cliché montre deux longues tables parallèles prises de trois quarts et dont on ne voit pas le bout. Assis à ces tables sur de simples chaises pliantes en bois et toile, occupant un espace assez restreint pour chaque poste de travail, des correspondants de guerre sont occupés à taper à la machine. À part une femme visible au second plan, les correspondants sont des hommes. La majorité d’entre eux sont en tenue militaire, mais quelques-uns sont aussi habillés en civil.

Une impression d’activité et d’intensité se dégage de l’image de ces personnes dans le feu de l’actualité, rehaussée par le fait que certains d’entre eux se tiennent debout pour relire ou faire circuler des textes tapés à la machine. Le blanc des feuilles de papier contraste d’ailleurs avec la lumière plutôt sombre qui domine l’ensemble.

Cette image nous montre donc une ruche en pleine effervescence, dont les membres sont appliqués, concentrés et pleinement dévoués à leur tâche.

Interprétation

Une autre facette de la guerre

Correspondants de guerre est un cliché anonyme, mais on devine qu’il a été pris par l’un des employés du ministère. Elle fait partie d’une série de photographies et d’images filmées à des fins de reportage, au cœur de ce moment historique. Il s’agit donc de témoigner du rôle actif de ces correspondants le jour du Débarquement. Loin des combats, ils participent néanmoins à la bataille, livrant à leur manière une autre facette de la guerre.

Au-delà de la présence de nombreux uniformes qui s’explique par le fait que nombre de ces correspondants sont des militaires, la photographie semble montrer que cette salle est aussi une sorte de front sur lequel se joue la guerre si importante de l’information. Intensité de l’action, activité multiple, relative promiscuité (et donc proximité des acteurs, coude à coude comme des frères d’armes au combat), absence de confort ou de luxe, nombre des troupes (on imagine d’autres tables et occupants hors du cadre), importance de la tâche, application et gravité : toutes ces similitudes suggèrent que ces « soldats de l’information » participent pleinement à ce moment historique, jouant solidairement et pleinement le rôle capital qui leur est confié.

Correspondants de guerre met donc délibérément en avant et à l’honneur ces hommes et ces femmes qui savent aussi servir leur pays à leur manière, sans pour autant être présents sur les plages de Normandie, un fusil à la main. En présentant ces images d’un héroïsme accessible à tous, et dans lequel les contemporains peuvent peut-être plus facilement se reconnaître que dans celui des soldats sur le front, Correspondants de guerre suggère que c’est tout un pays qui se mobilise et entrevoit enfin la victoire. En montrant un exemple dont il faut s’inspirer pour la suite du conflit, le cliché encourage également chacun à poursuivre l’effort de guerre qui lui est demandé, aussi modeste et éloigné des « vrais » combats soit-il.

Bibliographie

AZÉMA Jean-Pierre, Nouvelle histoire de la France contemporaine. XIV : De Munich à la Libération (1938-1944), Paris, Le Seuil, coll. « Points : histoire » (no 114), 1979.

DELPORTE Christian, MARÉCHAL Denis (dir.), Les Médias et la Libération en Europe (1945-2005), actes de colloque (Versailles, 2005), Paris, L’Harmattan/Ina, coll. « Les Médias en actes », 2006.

SERGEANT Jean-Claude, « Raconter la guerre : traditions et figures du reportage de guerre (1855-1975) », dans HALIMI Suzy (dir.), Les Institutions politiques au Royaume-Uni : hommage à Monica Charlot, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2006, p. 77-96.

WIEVORKA Olivier, Histoire du débarquement en Normandie : des origines à la libération de Paris (1941-1944), Paris, Le Seuil, coll. « L’Univers historique », 2007.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Les correspondants de guerre », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 12 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/correspondants-guerre
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