Le décintrement du pont de Neuilly

Date de publication : juillet 2016

Université d'Evry-Val d'Essonne

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Contexte historique

Célébrer les grands travaux d’équipement

Achevé en 1775, ce tableau représente le décintrement des arches du pont de Neuilly, le 22 septembre 1772. À cette date, Hubert Robert est un artiste bien introduit dans les salons et les cercles des mécènes d’art qui multiplient leurs commandes. Né à Paris en 1733, il étudie d’abord au Collège de Navarre, puis se forme en Italie. De retour en France, en 1766, il est agréé « peintre d’architecture » de l’Académie royale de peinture et sculpture. L’année suivante, il expose au Salon et multiplie ses contributions chaque année, se forgeant ainsi une grande réputation.

Attiré par les spectacles de la ville, Hubert Robert assiste à l’évènement. En 1772, il peint un premier tableau, aujourd’hui conservé au Musée du domaine départemental de Sceaux, probablement commandé par l’abbé Terray, contrôleur général des finances. Cette seconde toile est présentée au Salon de 1775 sous le numéro 70, avec huit autres peintures de l’artiste. Dans son analyse du salon, Diderot livre un commentaire acerbe et indique le nom du commanditaire : « Ah ! Monsieur Robert, que ce Décintrement du pont de Neuilly est pauvre, mal colorié, sans effet ! Les mauvaises figures ! Vous destinez là un beau cadeau à M. de Trudaine ! ». En 1769, Jean-Charles-Philibert Trudaine de Montigny prend la suite de son père comme qu’intendant des finances en charge des Ponts et Chaussées. Il supervise donc la construction de cet ouvrage d’art qui participe à l’effort d’équipement de la monarchie en infrastructures de transport.

Analyse des images

Le spectacle d’un chantier

Ce tableau d’actualité se focalise sur une étape fondamentale de la construction du premier pont de pierre de Neuilly. L’artiste réunit deux thèmes qu’il affectionne : sa passion pour les ruines et les démolitions ; son attrait pour l’architecture emblématique des villes. La vue est prise depuis la rive gauche de la Seine, au niveau du cabestan qui enroule la corde attachée au cintre de la cinquième arche. Dans cette composition, l’artiste rompt avec son habitude qui consiste à agrémenter la scène de personnages soigneusement dessinés. Ici, la foule immense des spectateurs est seulement suggérée par une multitude de silhouettes. Ce caractère esquissé est également repérable au niveau de la galerie couverte et de la tente dressée pour le roi, ce que Diderot ne manque pas de critiquer : « Mais, Robert, il y a si longtemps que vous faites des ébauches, ne pourriez-vous faire un tableau fini ? ».

En réalité, l’artiste concentre son pinceau sur l’ouvrage d’art qu’il place dans la lumière, dans la partie médiane de sa toile. Le peintre cherche à saisir le moment crucial du détachement des cintres en bois qui soutiennent les voussoirs formant les arcs. La campagne d’enlèvement des cintres débute le 14 août 1772. Le 22 septembre, il s’agit de la dernière étape, la plus délicate et la plus spectaculaire. La chute des fermes des cintres ne doit pas générer de poussée excessive sur les piles, pour ne pas fragiliser l’édifice. Le tableau d’Hubert Robert forme un instantané de cette action, avec la chute des charpentes en bois dans un grand chambardement et les remous de la Seine.

Interprétation

Une prouesse architecturale

Cette cérémonie qui revient à inaugurer le nouvel édifice n’interrompt pas le chantier qui se prolonge jusqu’en 1779. Tout le symbole tient à la présence de Louis XV et à la frappe d’une médaille, afin de souligner l’investissement de l’État pour les ouvrages d’art. Ce tableau évoque ainsi les innovations architecturales élaborées par le corps royal des Ponts et Chaussées. La vue longitudinale permet d’observer les cinq arches à large ouverture conçues par Jean-Rodolphe Perronet, Premier ingénieur des Ponts et Chaussées et figure tutélaire de l’École de ce corps administratif. Il dessine des arches surbaissées en anse de panier, avec une ouverture de 120 pieds, alors que les piles ne mesurent que 13 pieds de large. Sur la toile, les cintres détachés permettent également d’apprécier la finesse du tablier droit. Dès 1768, cette approche architecturale novatrice est encouragée par Trudaine père et fils.

Enfin, cette œuvre d’Hubert Robert fait l’éloge des métamorphoses et des reconfigurations de l’espace urbain, à l’instar de son École de chirurgie en construction ou La démolition des maisons du pont Notre-Dame. Le pont de Neuilly remplace des ponts en charpente de bois, dont une silhouette est repérable au dernier plan, en forme d’incarnation d’une construction surannée. Au plan urbanistique, cet édifice ouvre les horizons, car il prolonge vers l’ouest la perspective formée par l’avenue des Champs-Élysées et la nouvelle place de l’Étoile.

Bibliographie

Construire des ponts au XVIIIe siècle : l’œuvre de J.R. Perronet, Paris, Presses de l’école des Ponts et Chaussées, 1987.

Isabelle BACKOUCHE, La trace du fleuve, la Seine et Paris (1750-1850), Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2000.

Jean de CAYEUX, Hubert Robert, Paris, Fayard, 1989.

Nicolas COURTIN, Paris au XVIIIe siècle, Paris, Parigramme, 2013.

Guillaume FAROULT (dir.), Hubert Robert : 1733-1808, un peintre visionnaire, Paris, Somogy éditions d’art/Musée du Louvre éditions, 2016.

Claude VACANT, Jean-Rodolphe Perronet (1708-1794) : « Premier ingénieur du Roi » et directeur de l’École des ponts et chaussées, Paris, Presses de l’école nationale des Ponts et chaussées, 2006.

Pour citer cet article
Stéphane BLOND, « Le décintrement du pont de Neuilly », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 15 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/decintrement-pont-neuilly
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