• Ernest Renan (1823-1892), écrivain français
    Photographie Ernest Renan - collection Felix Potin

    ANONYME

  • Ernest Renan
    Ernest Renan en 1892 estampe Léon Bonnat

    Léon BONNAT (1833 - 1922)

  • Les Hommes d'Aujourd'hui : Ernest Renan
    Caricature d'Ernest Renan par Emile Cohl

    COHL (Emile)

Ernest Renan

Date de publication : Avril 2018

Chargé de recherche CNRS Centre de recherche sur les Arts et le Langage

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Contexte historique

Dans les deux dernières décennies du XIXe siècle, Ernest Renan (1823-1892)  était devenu un savant, un professeur et un écrivain célèbre. Il existe plusieurs portraits de Renan réalisés à ce moment, soit photographiques, soit peints, soit dessinés. Les trois images représentent plusieurs aspects du savant, dont la notoriété est immense en France dans les années 1880-1890.

La première image est une carte « Félix Potin » qui reproduit un portrait photographique de Renan. Il s’agit de cartes de petit format (7 x 4 cm environ) glissées dans les tablettes de chocolat que l’enseigne Félix Potin vendait avant 1914. Un album de 500 célébrités de l’époque, françaises et étrangères, de la « Collection Félix Potin » a été constitué entre 1898 et 1908 à partir des clichés réalisés souvent par de grands ateliers, comme Nadar ou Meurisse. On y trouvait des hommes politiques, des artistes, des savants, des écrivains. Le support est un signe de ce qu’on appellerait aujourd’hui la « médiatisation » de Renan, ainsi que de sa notoriété.

Le second portrait est un dessin réalisé à l’encre et au crayon noir de Léon Bonnat (1833-1922). Peintre académique, Bonnat était le portraitiste des grands hommes de la République, comme Léon Gambetta et Victor Hugo. Ce dessin n’est pas daté, mais il peut être situé autour de 1890 d’après les traits du visage de Renan, représenté sous l’apparence d’un vieillard.

Le dessinateur Emile Cohl (1857-1938), enfin, est l’auteur de la lithographie qui constitue une caricature de Renan en 1885. Cohl collaborait à la revue satirique Les Hommes d’aujourd’hui (où l’on trouvait notamment les noms de Verlaine, Fénéon, Seurat et Signac). Chaque numéro, entre 1878 et 1899, présentait une célébrité du monde des arts, des lettres ou de la politique avec un portrait charge en première page. En 1885, Cohl choisit de représenter l’écrivain anticlérical qui est alors auréolé du succès de son livre autobiographique, Souvenirs d’enfance et de jeunesse (1883), dans lequel il évoque un itinéraire intellectuel et spirituel depuis la foi de son enfance jusqu’au rationalisme de l’âge adulte, hors du séminaire de Saint-Sulpice.

Analyse des images

Sur le premier portrait, dont le photographe est anonyme et qui été diffusé aux alentours de 1900, Renan est représenté en gros plan et de trois quarts, avec un regard qui fuit vers la droite, comme plongé dans une méditation intense. Le visage replet est sévère, tandis que la ligne ondulée des lèvres, caractéristique de la physionomie de Renan, peut évoquer le dédain des choses futiles. Les vêtements noirs, typiques de la bourgeoisie, dénotent le « sérieux » de l’ancien séminariste, que celui-ci a revendiqué dans les Souvenirs d’enfance et de jeunesse. Dans cette image populaire largement diffusée, Renan apparaît simultanément sous les traits du prêtre laïque et du savant romantique.

Assez différent du cliché précédent, le dessin de Léon Bonnat représente une tête de vieillard dans laquelle on perçoit moins le caractère volontaire. On devine la lourdeur du corps à la posture légèrement voûtée : Renan paraît comme fatigué par le poids des ans et du savoir. Le regard derrière les yeux mi-clos, toujours un peu fuyant, laisse percer l’éclat d’une intelligence en éveil. Les traits calmes du visage semblent rappeler que Renan était tenu à la fin de sa vie pour un sage détaché du monde et de ses combats.

« L’Antéchrist » : tel est le surnom donné à Renan par de nombreux catholiques qui ne lui ont pas pardonné d’avoir publié la Vie de Jésus. Dans ce livre célèbre, Renan avait remis en cause la divinité du Christ en faisant de Jésus un « homme divin » et en contestant toute intervention surnaturelle dans les « miracles ». Cette lecture, tenue pour sacrilège, lui avait attiré les foudres de l’Eglise catholique et entraîné la suspension de son cours au Collège de France en 1864. C’est l’auteur rationaliste qui est évoqué dans ce dessin jouant sur les stéréotypes médiévaux : Renan revêt l’aspect d’un clerc vêtu de ce qui pourrait être une robe de bure. Armé d’une plume et solidement campé sur ses jambes, il est encadré dans un vitrail multicolore et accompagné d’un diablotin qui s’agrippe à son bras droit. La caricature de Cohl rappelle le premier portrait par l’orientation du visage, par le regard fuyant, et par la bouche dont on ne sait si elle esquisse un sourire sarcastique ou exprime un dédain moqueur. Autant d’attributs diaboliques que le dessinateur expose avec une forte dose d’humour pour caractériser l’intellectuel anticlérical.

Interprétation

Le prestige de Renan était immense dans les années précédant sa mort. Le professeur du Collège de France était devenu, comme Victor Hugo ou Louis Pasteur, un « grand homme » dans le domaine des sciences et des lettres et un intellectuel reconnu et admiré par les républicains. C’est ce qu’atteste la « Collection Félix Potin », où Renan côtoie des hommes qui furent des proches admirés (Marcellin Berthelot, Emile Littré, Léon Gambetta), ainsi que d’autres gloires des arts et des sciences, comme Victor Hugo, Claude Monet, Henri Poincaré et Emile Zola. Malgré leurs différences, les trois images rappellent toutes le rôle majeur du professeur qui a encouragé toute une génération d’historiens et de philologues à développer la critique historique et à renouveler les méthodes dans le champ des sciences humaines, afin de débarrasser l’humanité des croyances archaïques. Saint laïque ou incarnation de l’Antéchrist, selon les convictions qu’on défendait, Renan apparaissait ainsi comme un intellectuel qui a refusé le monde à la manière d’un solitaire de Port-Royal, tout en s’y engageant pleinement par ses écrits et par sa volonté de libérer les hommes de la domination des institutions religieuses.

Bibliographie

François HARTOG, La Nation, la Religion, l’Avenir. Sur les traces d’Ernest Renan, Gallimard, 2017.

Henry LAURENS (dir.), Ernest Renan. La science, la religion, la République, Paris, Odile Jacob, 2013.

Jean-Pierre VAN DETH, Ernest Renan, simple chercheur de vérité, Paris, Fayard, 2012.

Pour citer cet article
Christophe CORBIER, « Ernest Renan », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Avril 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/ernest-renan
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