Kupka et l’Assiette au beurre : L’Argent

Date de publication : Mars 2018

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Contexte historique

L’Assiette au beurre

Après la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, les interdictions qui frappent les journalistes, dessinateurs ou caricaturistes se font moins fréquentes même si la législation sur l’outrage aux bonnes mœurs demeure un moyen de censure. Plusieurs publications à tendance anarchiste et/ou socialiste se développent ainsi au tournant du siècle. Elles dénoncent entre autre la participation d’une gauche plus modérée au débat parlementaire.

L’Assiette au beurre, revue « satirique, humoristique, hebdomadaire » est lancée le 4 avril 1901. Son fondateur, l’éditeur français d’origine hongroise Samuel-Sigismond Scharwz la définie comme « un journal illustré en couleur qui parlera sous une forme très mordante, très cinglante, des problèmes de la vie sociale actuelle ».  

Dans ses pages, des illustrateurs de renom y dénoncent férocement le cléricalisme et la religion, le militarisme et le colonialisme, le pouvoir politique, la misère sociale, le capitalisme et la bourgeoisie, comme le fait Frantisek Kupka avec Balançoires que tout ça, qui paraît dans le numéro spécial L'Argent (N°41) du 11 janvier 1902.

Son prix assez élevé (entre 25 et 50 centimes de 1901 à 1904) limite le nombre de ses lecteurs payants (entre 25 000 et 40 000 en France) à une frange assez aisée et cultivée de la population. Néanmoins, la qualité et l’originalité artistiques de L’Assiette au beurre lui confèrent une très large audience. L’imaginaire véhiculé par ses caricatures corrosives trouve un large écho. Elles contribuent à cristalliser et à ancrer durablement les opinions critiques relatives au « revers désenchanté de la Belle-Époque » (Michel Ragon).

Analyse des images

Balançoires que tout ça

Innovatrice sur le plan iconographique, L’Assiette au beurre se caractérise notamment par la quasi-absence de texte et des illustrations en couleurs de pleine page (parfois de double page) signées par de nombreux artistes tels que Théophile-Alexandre Steinlen, Adolphe Willette, Jacques Villon, (qui participent au premier numéro), Kees van Dongen, Félix Vallotton ou, un peu plus tardivement, Juan Gris. (1871-1957)

Plusieurs numéros de la revue sont consacrés à un thème unique, alors généralement confiés à un seul dessinateur, à l’instar de L'Argent (N°41) du 11 janvier 1902, entièrement réalisé par Kupka (1871-1957). Ce peintre d’origine tchèque installé à Montmartre depuis 1896 - qui figurera par la suite comme l’un des pionniers de l’abstraction - est alors encore un jeune peintre symboliste qui gagne sa vie comme illustrateur en travaillant régulièrement pour des périodiques humoristiques comme le Rire et Cocorico. Il est l’auteur de cette Illustration du numéro spécial L'Argent du journal l'Assiette au Beurre, sixième page des quinze que compte cet « album », qui ont toutes la même disposition : un dessin et un sous-titre.

Mêlant l’aquarelle, la gouache, le dessin à la plume et à l’encre, cette composition pour photogravure intitulée « Balançoires que tout ça » met en scène le personnage du bourgeois profiteur cher à Kupka, Monsieur Capital (inspiré des représentations de Mammon, démon biblique de l’avarice)1. Coiffé d’un haut-de-forme et doté d’un gros ventre rempli de pièces d’or, présent sur la plupart des planches de ce numéro, ce quasi-monstre apparaît souriant et serein, debout sur une balançoire à bascule, en position centrale, les pieds répartis de part et d’autre du rondin (un canon ?) sur lequel repose la planche. D’un côté de celle-ci, on découvre Marianne en bleu-blanc-rouge qui agite un bonnet phrygien. De l’autre, dans une position assez grotesque, Napoléon et un souverain à barbe blonde (avec sa couronne, son hermine et, plus surprenant, un pantalon et des chaussures de ville contemporaines) font tant bien que mal contrepoids. Sur la droite de l’image, on devine une foule à peine esquissée de simples coups de crayon qui semble acclamer ou manifester à la vue de ce spectacle, levant ici des mains, là des chapeaux.

Interprétation

Un jeu de dupes

Avec cette Illustration du numéro spécial L'Argent du journal l'Assiette au Beurre, Kupka élargit le propos anticapitaliste qui domine tout le numéro sur L’Argent à des considérations qui relèvent à la fois de l’histoire et de la philosophie politique. Même si un doute subsiste sur l’identité exacte de la figure du roi (le Tsar ?), on peut penser qu’à la différence d’autres illustrations où figurent les représentants de différents pays européens (pour montrer que la guerre, la paix, les accords et les désaccords géopolitiques sont en fait dictés par des intérêts financiers) ce seraient ici plutôt - ou également - les divers types de régimes qu’a connus la France qui seraient figurés par les trois personnages : la Monarchie, l’Empire et la République.

Ainsi, on retrouve l’Monsieur Capital en arbitre amusé et satisfait de ce jeu (la balançoire) que constitueraient les grands changements politiques. Tout « ça » (le démonstratif est péjoratif) ne serait qu’un jeu puéril, incertain, instable (le mouvement de balancier peut s’inverser à tout moment, comme l’a montré le XIXe siècle où ces régimes se sont succédés) et surtout un jeu vain, dont le réel pouvoir, financier, tirerait les ficelles pour son propre profit.

Un jeu de dupes également, auquel, en dépit de son enthousiasme et de la passion parfois « active » qu’il manifeste pour ces questions, le peuple n’aurait que l’illusion de participer. La foule n’est en effet qu’un élément du décor, (graphiquement) effacée, simple spectatrice divertie et par là aveuglée sur les véritables ressorts ou enjeux de ces mouvements historiques.

La République n’est pas plus épargnée par la critique acerbe et radicale de Kupka. Marianne est ainsi décrite comme la fille d’une révolution (ou de plusieurs révolutions : 1789, 1830, 1848 et 1870) finalement bourgeoise(s). Elle peut bien agiter triomphalement son bonnet phrygien, rien ne change au fond, le bourgeois capitaliste continue de mener le jeu.

 
 
1. Ce type iconographique renvoie probablement au Rothschild de Charles Léandre sur la couverture de la revue humoristique Le Rire de 1898, mais d’autres sources iconographiques sont envisageables. Peut-être faut-il préciser que ce genre de représentations relève strictement chez Kupka d’une critique sociale mais en aucun cas d’antisémitisme. Kupka en est d’ailleurs éloigné, comme il l’a toujours affirmé et comme il l’a prouvé par sa vie et ses actes.
THEINHARDT (Markéta), "František Kupka, dessinateur de presse", dans LEAL (B.), THEINHARDT (M.) et BRULLE (P.), Kupka, pionnier de l'abstraction, cat. expo., Paris, Grand Palais, Galeries nationales, (21 mars–30 juillet 2018), Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2018.
Bibliographie

CHALUPA, Pavel, François Kupka à L’Assiette au Beurre, Prague, Chamarré, 2008.

DIXMIER, Elisabeth et Michel, L’Assiette au Beurre : revue satirique illustrée, 1901-1912, Paris, François Maspero, 1974.

DIXMIER, Michel, Quand le crayon attaque : images satiriques et opinion publique en France, 1814-1918, Paris, Éditions Autrement, 2007.

DROZ, Jacques, (dir.), Histoire générale du socialisme, t. 2, Paris, PUF, 1978-1979.

MAITRON, Jean, Le mouvement anarchiste en France, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1992.

HOUTE, Arnaud-Dominique, Le Triomphe de la République, 1871-1914 Paris, Seuil, 2014.

VACHTOVA, Ludmila, Frantisek Kupka, Prague, Odeon, 1967.

WINOCK, Michel, La Belle Epoque, un âge d’or, Paris, Perrin, 2002.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Kupka et l’Assiette au beurre : L’Argent », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Mai 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/kupka-assiette-beurre-argent
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