• Au salon, scène de maison close.
    Au salon, scène de maison close. Constantin GYS (1802 - 1892) Musée du Louvre

    Constantin GYS (1802 - 1892)

  • La Fête de la patronne.
     La Fête de la patronne. Edgar DEGAS (1834 - 1917) 1879 Musée national Picasso Paris

    Edgar DEGAS (1834 - 1917)

  • Femme de maison blonde.
    Femme de maison blonde.

    Henri TOULOUSE-LAUTREC (1864 - 1901)

Les maisons closes

Date de publication : janvier 2016

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Contexte historique

Le système réglementariste et la stratégie de l’enfermement

Constantin Guys est le premier artiste à s’intéresser aux maisons closes de son temps, un sujet sulfureux dans lequel il perçoit une certaine beauté et, surtout, un moyen de traiter le nu avec une réelle nouveauté. Il révèle ses talents d’observateur dans des œuvres d’une valeur artistique comme documentaire.

Pour sa part, Edgar Degas se penche sur le sujet dans une série de monotypes qui n’est pas destinée au public. Ce n’est qu’après sa mort, en 1917, qu’on découvre chez lui une cinquantaine de scènes de maisons de tolérance, un thème qui marque un tournant dans son œuvre. Selon le marchand d’art Ambroise Vollard, le frère de l’artiste aurait par ailleurs détruit plus de soixante-dix œuvres en raison du caractère cru et sexuel des scènes représentées, résolument inédit dans l’art de Degas. Ce type de sujet lui a en effet permis d’étudier, dans les années 1876-1877, le nu féminin moderne dans ses qualités expressives opposées aux normes des nus académiques idéalisés alors en vigueur. Les prostituées sont ici appréhendées de manière triviale, sans aucune bienveillance.

Au XIXe siècle, les prostituées évoluent dans le cadre du système réglementariste qui prône le contrôle et la surveillance, notamment à travers l’inscription des filles dans un registre de police. Les marchandes d’amour deviennent ainsi « soumises » ou « encartées », du nom de la carte d’identité qui était en leur possession. L’idéal du projet réside avant tout dans la stratégie de l’enfermement, les filles opérant dans des maisons de débauche, ou maisons de tolérance, où l’on exigeait d’elles la plus grande obéissance.

Analyse des images

À l’intérieur d’une maison close

Dans le dessin au lavis et à l’encre Au salon, scène de maison close, Constantin Guys, le « peintre de la vie moderne » comme le décrit Charles Baudelaire, représente des femmes assises sur un canapé et des chaises, entourées d’hommes bourgeois ou riches en costumes sombres et chapeaux hauts-de-forme. Dans ce salon où l’on paraît simplement converser, les femmes, en tenues claires, sont toutes identiques, figurant des prototypes de filles de joie au XIXe siècle : décolletés plongeants, coiffures travaillées, grandes robes relevées dévoilant les jambes, poses aguicheuses, comme la jeune femme sur la droite, debout, la main sur la hanche. Dans le fond, à gauche, le doute est définitivement levé : une jeune femme monte ouvertement avec un client dans une chambre, montrant qu’il est bien question d’amour vénal. Avec un trait rapide et synthétique, une maîtrise magistrale de la lumière qui révèle un sens aigu de l’observation, Constantin Guys est le premier artiste à entrevoir une incarnation de la modernité dans les scènes de lupanars.

Pour représenter La Fête de la patronne, Edgar Degas utilise la technique du monotype, un procédé d’impression d’un dessin à l’encre rehaussé de pastel réalisé sur une plaque de métal. La scène, sorte de portrait de famille, du reste assez peu crédible, réunit un groupe de huit filles, dénudées ou seulement vêtues de bas de couleur, autour d’une femme âgée habillée d’une robe noire austère, contrastant fortement avec les autres personnages, ce qui marque clairement leur différence de statut. L’une des prostituées l’embrasse, tandis que celle au premier plan se tient debout, dans une posture peu gracieuse, un bouquet de fleurs à la main, écho au triangle pubien foisonnant offert à nos yeux au centre de l’œuvre, et caresse affectueusement les cheveux de sa patronne. Les femmes sont toutes rondes, le ventre rebondi et les seins lourds, avec des visages assez similaires et plutôt grossiers caractéristiques, selon Degas, des filles de maison, conformément aux théories naturalistes et scientifiques de l’époque qui tendent à démontrer les stigmates physiques des femmes qui se prostituent.

Femme de maison blonde, huile sur carton avec encrages monochromes et colorés, représente une prostituée debout, de trois quarts, soulevant sa combinaison. Toulouse-Lautrec saisit la jeune femme d’un trait virtuose et fluide, de manière extrêmement spontanée. L’œuvre, datée de 1893-1894, est une esquisse préparée pour la vaste toile Au salon de la rue des Moulins. La prostituée ici étudiée est sur le pont d’effectuer une visite médicale, illustrant la connaissance intime que l’artiste avait des maisons closes et de ses pensionnaires. Toutes les semaines, un médecin venait infliger un examen médical aux filles. L’objectif était de dépister les maladies vénériennes, vérole, blennorragie et syphilis, qui touchaient 20 % de la population parisienne et provoquaient la démence et une mort précoce si le mal n’était pas traité suffisamment tôt. On sait aujourd’hui que les conditions d’hygiène étaient déplorables, le médecin auscultant les filles avec un spéculum non désinfecté qu’il réutilisait pour toutes les prostituées.

Interprétation

Le déclin des maisons de tolérance

Entre 1830 et 1870, les ouvertures de maisons closes se multiplient, reflétant un phénomène social majeur dont témoignent les trois œuvres étudiées.

À l’heure où Constantin Guys, Edgar Degas et Henri de Toulouse-Lautrec représentent les filles de maison, les conditions inhumaines dans lesquelles celles-ci travaillent ainsi que le concept de l’enfermement font débat. Les filles étaient en effet contraintes de verser une forte partie de ce qu’elles avaient gagné en offrant leur corps aux clients, en moyenne sept à huit passes par jour, en échange du logement, de la nourriture et souvent de l’achat de produits de beauté (peignoirs, bas, costumes, parfums, savons de toilette, bougies ou cigarettes), qui leur étaient vendus à des prix indécents par la patronne. Cela devenait rapidement un engrenage, et ces jeunes femmes se voyaient littéralement emprisonnées dans ces maisons, endettées au point de ne plus pouvoir envisager de partir. En cas de révolte, elles étaient souvent rouées de coups et on les menaçait de devoir partir travailler dans des maisons d’abattage, où l’espérance de vie était très courte.

Dès les années 1890 apparaissent le discours abolitionniste et le combat de Marthe Richard. De plus en plus de voix s’élèvent avec véhémence contre les maisons closes, un phénomène comparé à une véritable traite.

De plus, la formule de la maison close ne convient plus aux attentes de la clientèle de la Belle Époque, en quête de nouvelles formes de séduction. À Paris, seules les grandes maisons luxueuses aux prestations sexuelles sophistiquées, comme Le Chabanais, perdurent et connaîtront encore un grand succès jusqu’à l’entre-deux-guerres.

Bibliographie

ADLER Laure, La Vie quotidienne dans les maisons closes (1830-1930), Paris, Hachette, coll. « La Vie quotidienne », 1990.

CORBIN Alain, Les Filles de noce : misère sexuelle et prostitution (XIXe siècle), Paris, Flammarion, coll. « Champs : histoire » (no 118), 1982.

PARENT-DUCHÂTELET Alexandre, La Prostitution à Paris au XIXe siècle, Paris, Le Seuil, coll. « L’Univers historique », 1981.

SHACKELFORD George T. M., REY Xavier (dir.), Degas et le nu, cat. exp. (Boston, 2011-2012 ; Paris, 2012), Paris, Hazan / musée d’Orsay, coll. « Catalogues d’exposition », 2012.

Pour citer cet article
Catherine AUTHIER, « Les maisons closes », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 21 octobre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/maisons-closes
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