Vue du Salon du Louvre

Date de publication : décembre 2014

Professeur à l'Université Paris VIII

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Contexte historique

La cinquantaine d’œuvres que nous connaissons de Gabriel Jacques de Saint-Aubin révèle un goût particulier pour des scènes de la vie courante, réalisées à partir de croquis rapides de « choses vues ». Carnet en poche, arpenteur inlassable de Paris, il n’a cessé de capturer l’instant : son œuvre fait figure de complément visuel au Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier. « Il dessine en tout temps et en tout lieu », écrit son frère Charles-Germain.

Saint-Aubin était particulièrement passionné par le marché des œuvres d’art : nombre de catalogues de peintures portent, en marge, des dessins de lui au crayon, des « petits croquetons » saisis sur le vif. Celui de 1776 porte la mention suivante : « Gabriel de Saint-Aubin, peintre de l’académie de Saint-Luc, dessinoit sur ses catalogues les tableaux à mesure qu’on les exposoit en vente, une bonne partie de ces curieux catalogues est entre les mains du baron de Saint-Julien. »

Il fut l’un des rares artistes à représenter le Salon du Louvre au XVIIIe siècle, d’où le vif intérêt documentaire de chacune de ses œuvres.

Analyse des images

Sujet du tableau présenté ici, le Salon de 1779 fut inauguré le 25 août, jour de la Saint-Louis, fête royale par excellence, et ferma le 3 octobre. En l’espace de deux mois, trente-cinq mille personnes le visitèrent pour admirer plus de trois cents œuvres, représentant la production de soixante-dix artistes, dont quarante-six peintres (parmi eux, Joseph Vernet, Hubert Robert et Jean Siméon Chardin), douze sculpteurs et douze graveurs.

La composition a été préparée au moyen d’une pointe sèche soulignant le contour des cadres, puis peinte sur trois feuillets de papier indépendants qui ont été ensuite contrecollés sur une toile, un pour chaque mur du Salon carré. Le regard est ici celui d’un véritable « reporter » qui semble saisir au vol un instantané en un habile et rapide coup de crayon. On devine au premier plan des groupes de visiteurs qui, sans doute, commentent ce qui est exposé. Le peintre présente l’ensemble des œuvres de la galerie en homogénéisant leur traitement : la représentation des tableaux est soumise à un style pictural abandonnant les contours au profit d’une dilution chromatique qui l’emporte sur la précision du dessin. On peut deviner de grands portraits en pied, des scènes historiques et allégoriques, des paysages, mais nous ne pouvons distinguer aucun sujet particulier, aucun peintre précis. Pourtant, cette année-là, le public fut impressionné par quelques œuvres singulières, notamment Le Président Molé saisi par les factieux au temps des guerres de la Fronde, un tableau de François André Vincent.

Interprétation

Vibrante de vie, cette esquisse s’attache avant tout à traduire visuellement l’atmosphère d’effervescence qui règne dans le Salon carré du Louvre. Elle rend bien compte d’une transformation fondamentale de l’art au siècle des Lumières. Le XVIIIe siècle voit en effet le développement d’un espace ouvert de consommation de l’image : par le biais des Salons et de la critique, le public est un nouvel acteur de la scène artistique. Il peut accéder à l’image, la soumettre à son jugement et former son goût.

La date clé est 1747 : à partir de ce moment-là, le Salon devint une institution régulière (tous les deux ans, le 25 août) et très fréquentée, par laquelle l’Académie s’ouvrait à un nouveau public. Par là même, elle perdait le monopole de la légitimité de l’appréciation esthétique. Il existait bien désormais un marché, sur lequel n’intervenaient plus seulement les commanditaires aristocratiques ou ecclésiastiques, mais le simple amateur. Quant au portrait du roi, il est bien présent (dans la partie supérieure de l’image), mais extérieur à la représentation.

C’est bien le public, et le public seul, collectif, anonyme, qui dit et dicte par son regard et sa perception d’une œuvre la qualité d’une création artistique. En 1783, dans Le Triumvirat des arts, Carmontelle écrit que le Salon est « un vaste théâtre où ni le rang, ni la faveur, ni la richesse ne peuvent retenir des places pour le mauvais goût. […] Le public, juge naturel des beaux-arts, prononce déjà sur le mérite des tableaux que deux ans de travaux ont fait éclore. […] L’expérience des uns, les lumières des autres, l’extrême sensibilité d’une partie, et surtout la bonne foi du grand nombre parviennent enfin à produire un jugement d’autant plus équitable, que la liberté la plus entière y a présidé. »

Le petit tableau de Gabriel Jacques de Saint-Aubin traduit bien ce caractère nouveau d’un marché de l’art tout entier offert au jugement du public, où règne « la liberté la plus entière ».

Bibliographie

CROW Thomas, La Peinture et son public à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Macula, 2000.

DACIER Émile, Gabriel de Saint-Aubin : peintre, dessinateur et graveur (1724-1780), Paris/Bruxelles, G. van Oest, 1929-1931, 2 vol.

GLORIEUX Guillaume, À l’enseigne de Gersaint : Edme-François Gersaint, marchand d’art sur le pont Notre-Dame (1694-1750), Seyssel, Champ Vallon, coll. « Époques », 2002.

GUICHARD Charlotte, Les Amateurs d’art à Paris au XVIIIe siècle, Seyssel, Champ Vallon, coll. « Époques », 2008.

Pour citer cet article
Joël CORNETTE, « Vue du Salon du Louvre », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 19 septembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/vue-salon-louvre
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