Vue de la Seine au XVIIIe siècle

Date de publication : novembre 2015

Université d'Evry-Val d'Essonne

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Contexte historique

L’œil de Paris

Cette vue de la Seine est datée et signée par l’artiste en bas à droite du tableau, sur le quai Malaquais ou des Théatins (« Raguenet 1754 »). Le commanditaire de cette œuvre est inconnu, mais celle-ci circule dans des cercles privés avant d’être donnée en 1971 au musée du Louvre par la baronne Henri de Bastard, dans le même lot que Le Pont Neuf à Paris, avec à droite la pompe de la Samaritaine.

Fils de Jean-Baptiste Raguenet (1682-1755), marchand de meubles et d’objets d’art, Jean-Baptiste-Nicolas Raguenet est né en 1715 à Paris. Sa vie est peu connue, mais il semble se former à l’art au contact de son père et au sein de l’académie de Saint-Luc, une communauté d’artistes qui concurrence la très officielle Académie royale de peinture et de sculpture. Son activité picturale se concentre dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, une période au cours de laquelle la Ville des Lumières connaît de nombreuses mutations architecturales.

En dressant un large panorama de la Seine, Jean-Baptiste Raguenet réalise un portrait de la ville dans lequel son sens de l’observation et de la précision rappelle les vedute des peintres italiens comme Canaletto (1697-1768), à Venise, dont les œuvres sont déclinées dans des versions gravées. Ce tableau insiste sur l’action du pouvoir monarchique qui patronne de nombreux chantiers destinés à maintenir le lien avec la ville la plus peuplée du royaume. Les édifices représentés dans le tiers inférieur du tableau démontrent ainsi la richesse et la diversité des constructions parisiennes.

Analyse des images

Le fleuve en mouvement

Sur ce tableau, réalisé probablement depuis le pont Royal, la Seine occupe une place centrale. L’artiste opère un large panorama à partir du milieu du fleuve, dont le tracé sert de longue perspective d’orientation ouest-est.

La ville est prise sur le vif, et chacun des personnages est occupé à sa tâche. Au premier plan, des mariniers sont à l’ouvrage, rappelant le rôle déterminant de la batellerie parisienne. Des barques assurent la jonction entre les deux rives, alors que des péniches forment un train de bois le long de berges nettement visibles, ce qui laisse penser que cette vue a été réalisée en période d’étiage, à la fin du printemps ou pendant l’été.

Au second plan, la ville se dévoile avec une vue qui s’ouvre en amphithéâtre entre la rive nord (à gauche) et la rive sud du fleuve (à droite). Le regard se perd lentement grâce aux teintes bleutées et à la brume assurant la transition entre les bâtiments et le ciel, qui occupe les deux tiers supérieurs de la toile. De gauche à droite, on remarque la longue façade du Louvre, la tour de l’église Saint-Jacques-la-Boucherie, le pont Neuf qui précède le pont au Change encore loti de hautes habitations, les tours de la Conciergerie, la flèche de la Sainte-Chapelle, les tours de la cathédrale Notre-Dame et le collège des Quatre-Nations.

Interprétation

Le laboratoire urbanistique parisien

L’œuvre de Raguenet est inestimable pour l’étude du cadre de vie parisien à la fin de l’Ancien Régime. Au total, on lui doit une série de plus de soixante-dix vues de Paris sur un catalogue d’environ quatre-vingt-dix œuvres. Cette activité répond à la demande d’amateurs d’art, qui sont aussi des mécènes amoureux de la capitale, comme le suggère l’écrivain Louis-Sébastien Mercier lorsqu’il évoque l’étendue de la production : « Que de tableaux éloquents qui frappent l’œil dans tous les coins des carrefours, et quelle galerie d’images, plein de contrastes frappants. »

Sur cette toile, le pouvoir politique est incarné par le palais du Louvre et sa longue façade côté Seine, bâtie sur les plans de Charles Perrault. Cette aile abrite les longues galeries donnant sur le quai du même nom et le port Saint-Nicolas, utilisé pour l’approvisionnement du palais. Les bâtiments du Vieux-Louvre sont révélés par les toitures en ardoise.

L’action édilitaire est également soulignée par le pont Neuf édifié par Henri IV, dont la statue équestre est installée sur la pointe occidentale de l’île de la Cité. En face de cette statue représentée de dos, deux pavillons marquent le passage ouvrant sur la place Dauphine.

Enfin, la fonction culturelle est suggérée par le collège des Quatre-Nations, fondé par testament du cardinal Mazarin. Au total, toutes ces constructions contribuent à dessiner un patrimoine exceptionnel qui fait de Paris la vitrine architecturale du royaume.

Bibliographie

BACKOUCHE Isabelle, La Trace du fleuve : la Seine et Paris (1750-1850), Paris, École des hautes études en sciences sociales, coll. « Civilisations et Sociétés » (no 101), 2000.

CHAGNIOT Jean, Nouvelle histoire de Paris. VIII : Paris au XVIIIe siècle, Paris, Association pour la publication d’une histoire de Paris, 1988.

COURTIN Nicolas, Paris au XVIIIe siècle : entre fantaisie rocaille et renouveau classique, Paris, Parigramme, 2013.

LAVEDAN Pierre, Nouvelle histoire de Paris. XV : Histoire de l’urbanisme à Paris, Paris, Association pour la publication d’une histoire de Paris, 1993.

GADY Alexandre, PÉROUSE DE MONTCLOS Jean-Marie (dir.), De l’esprit des villes : Nancy et l’Europe urbaine au siècle des Lumières (1720-1770), cat. exp. (Nancy, 2005), Versailles, Artlys, 2005.

Pour citer cet article
Stéphane BLOND, « Vue de la Seine au XVIIIe siècle », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 16 novembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/vue-seine-xviiie-siecle
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