• Prospectus d’abonnement au journal A Muvra (« Le Mouflon »).
  • A Muvra. Bulletin régionaliste de l’île de Corse. Ajaccio.
  • La commémoration de Morosaglia.

    Ange TOMASI

L'autonomisme corse dans l'entre-deux-guerres : A Muvra

Date de publication : Novembre 2003

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Contexte historique

Pas plus en Corse que, par exemple, en Alsace ou en Bretagne, les revendications régionalistes ou plus franchement autonomistes ne datent d’hier. Paradoxalement, A Muvra. Bulletin régionaliste de l’île de Corse naquit en mai 1920, à Paris, où son fondateur Petru Rocca était arrivé vers 1910 et où, ancien soldat exemplaire, il s’était réinstallé après la fin de la Grande Guerre.

Du groupe rassemblé autour du journal, dont le siège fut rapidement transféré à Ajaccio, devait naître en 1923 un parti politique, le Partitu Corsu d’Azione, lequel devint, en 1927, le Partitu Corsu Autonomista. Bien que prétendant se démarquer ainsi clairement du séparatisme, A Muvra et les « muvristes » non seulement n’échapperont pas à ce premier soupçon, mais ils vont encore susciter une autre accusation, celle d’irrédentisme. Né après 1870, ce mouvement politique italien avait d’abord réclamé l’annexion au royaume d’Italie des terres encore soumises à la domination autrichienne, puis, plus largement, de toutes les terres jadis ou naguère « italiennes ». Insatisfait des résultats obtenus à l’issue de la Première Guerre mondiale, le mouvement connut un nouvel essor et favorisa l’avènement du fascisme. Vainqueur, ce dernier en reprit les revendications, désormais dirigées essentiellement contre la France (Nice, Savoie, Corse et Tunisie).

Analyse des images

A Muvra (« Le Mouflon »)
Le prospectus de A Muvra doit vraisemblablement provenir de la saisie des papiers courants et archives du journal, faite en septembre 1939, lors de son interdiction. Petru Rocca y affirme que « les ânes ne lisent pas le Mouflon ». Au-delà de ce jeu de mots facile, opposant l’altier animal éponyme aux ânes («  sumeri ») plus lourdauds, le choix du nom de cette feuille hebdomadaire est en soi un manifeste. Le mouflon est symbole d’invulnérabilité et de liberté ; il est aussi un habitant des montagnes, comme le fut pendant longtemps l’écrasante majorité des Corses. Campé sur ses rochers, il voit les choses de haut, au propre comme au figuré : les collaborateurs de A Muvra, les « muvristes », seront, sauf exception, des gens d’un bon niveau intellectuel.

A Muvra. Bulletin régionaliste de l’île de Corse

A Muvra consacre la une de son numéro du 18 juillet 1926 à la commémoration à Morosaglia (Merusaglia), le 14 juillet, tant du centenaire de Pascal Paoli que de l’anniversaire de son élection comme « Général de la Nation corse » (le 14 juillet 1755). Comme les autres manifestations « muvristes », cette commémoration mêlait cérémonies religieuses, discours politiques et déclamations poétiques, sans oublier un banquet. Poésie et autres morceaux culturels (notamment historiques) ne sont d’ailleurs pas absents du journal, qui fait aussi, dans un tout autre registre, un large usage de la poésie satirique dans ses pages politiques.

Photo de la commémoration de Morosaglia

Cette photo de 1926, due au célèbre photographe corse Ange Tomasi (Corte, 1883-Ajaccio, 1950), est parue dans l’Almanaccu di A Muvra per 1927, parmi d’autres illustrations d’un très long article consacré à la même commémoration de Morosaglia, et porte la légende : «  A Bandera di a Giuventù » (« Le Drapeau de la Jeunesse »).

Interprétation

La commémoration de Morosaglia prend place dans une période de grande activité du journal et des « muvristes ». Comme en témoigne un rapport du préfet de Corse au ministre de l’Intérieur du 23 août 1924, A Muvra tire alors à 1 200 exemplaires et, surtout, compte près d’un millier d’abonnés[1]. L’année précédente, le 3 août 1925, les « muvristes » ont pu inaugurer la croix de Pontenuovo, monument érigé à la mémoire des Corses tombés dans la bataille (mai 1769) fatale à l’indépendance corse. La manifestation avait attiré 800 personnes environ selon le commissaire spécial adjoint Terramorsi, 2 000 d’après les comptes-rendus de presse favorables : on peut donc estimer qu’en fait elle avait réuni de 1 000 à 1 500 participants. La commémoration de 1926 en rassembla très probablement un nombre égal ou supérieur (la version « muvriste », seule connue, parle de « plusieurs milliers »). Cependant, journal et mouvement déclinèrent dès la fin des années 1920. En octobre 1933, un rapport du commissaire spécial d’Ajaccio au préfet donne pour A Muvra un tirage réduit à 200 exemplaires, auxquels il faut adjoindre un tirage équivalent pour Le Peuple corse. Organe du Corsisme intégral, journal lancé en mai 1932 et rédigé presque entièrement en français, à l’inverse de A Muvra.

Dans le contexte des revendications territoriales fascistes, l’italophilie des « muvristes » (tel l’archiviste de Corse, Paul Graziani) ne pouvait que prêter le flanc à des interprétations défavorables. Il semble aussi que journal et parti, sujets à des problèmes financiers chroniques qui contribuèrent au déclin du premier, aient bénéficié d’un apport d’argent italien, sollicité ou non.

Néanmoins, à la différence des autonomistes alsaciens, durement poursuivis dès la fin des années 20, les « muvristes » purent œuvrer plus ou moins paisiblement jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, leur participation aux états généraux de septembre 1934 (large rassemblement d’un grand nombre de mouvements et courants de pensée destinés à trouver des remèdes aux maux dont souffrait la Corse) témoignant encore d’une certaine vitalité. Le début du conflit leur porta un coup fatal, A Muvra étant interdit en septembre 1939.

Bibliographie

Francis POMPONI« Le temps du Corsisme » et « Régionalisme, autonomisme et irrédentisme » in Le Mémorial des Corses, tome IV, « L’île éprouvée, 1914-1945 »Ajaccio, 1979.
Jean-François MAZZONI« Les états généraux [de septembre 1934]  » in Le Mémorial des Corses, tome IV, « L’île éprouvée, 1914-1945 »Ajaccio, 1979.
Hyacinthe YVIA-CROCE« A Muvra et le P.C.A. » in Vingt années de corsisme, 1920-1939.
Chronique corse de l’entre-deux guerres
Ajaccio, Editions Cyrnos et Méditerranée, 1979.

Notes

1. 504 abonnés en Corse, 353 sur le continent, 80 en Italie et 10 dans d'autres pays étrangers. 

Pour citer cet article
Alain VENTURINI, « L'autonomisme corse dans l'entre-deux-guerres : A Muvra », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/autonomisme-corse-entre-deux-guerres-muvra?i=510&d=51&t=132&id_sel=851
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