La banlieue parisienne à la fin du XIXe siècle

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Contexte historique

Dès la seconde moitié du XIXe siècle, la banlieue nord de Paris a été soumise à une industrialisation massive. Ainsi est né un paysage urbain d’un type nouveau, caractérisé par un enchevêtrement presque chaotique d’usines et d’habitations hétéroclites, situées au voisinage de terrains vagues et soumises à une pollution atmosphérique omniprésente.

Cette croissance désordonnée s’éloigne du vieux modèle de l’urbanisme parisien ou de ses faubourgs, devenus depuis 1860 des arrondissements périphériques, modèle qui se caractérisait par la conquête d’îlots conservant en façade sur rue une allure relativement harmonieuse. Nous sommes également loin du modèle plus tardif et plus moderne des très grandes usines régnant exclusivement sur de vastes surfaces.

Analyse des images

Il s’agit d’un tableautin qui est davantage l’œuvre du dessinateur-illustrateur de talent qu’était Steinlen que d’un peintre habitué aux grandes fresques historiques ou paysagères. Steinlen a côtoyé Toulouse-Lautrec, Vuillard, Bonnard, Braque, Picasso – et l’on pourrait retrouver sans doute l’influence de tel ou tel d’entre eux dans le choc des géométries ou dans la manière d’étaler assez grassement les couleurs.

Celui qui a été un merveilleux dessinateur et sculpteur de chats a fait son apprentissage professionnel comme exécutant de modèles de tissus imprimés chez les artistes mulhousiens. Philanthrope, influencé par le socialisme utopique, Steinlen a dessiné pour les revues satiriques ou franchement anarchistes : Le Chat noir, Gil Blas illustré, Le Chambard socialiste, La Feuille, L’Assiette au beurre.

Très sensible à l’atmosphère des rues populaires de Paris, aux misères de la Première Guerre mondiale, il peint ici l’atmosphère industrielle avec une vision très particulière : les teintes sont ternes ou sombres ; au premier plan, la terre. Est-ce une carrière, un dépotoir ? Dans le haut du tableau, les fumées brouillent et salissent le ciel ; en bas on ne distingue pas âme qui vive, mais on imagine bien que les lieux représentés sont ceux d’une condition ouvrière morose.

La représentation est précise à beaucoup d’égards : variété des cheminées dont les unes, à gauche, évoqueraient celles d’une centrale thermique, tandis que vers le centre du tableau d’autres, plus étroites, évacuent sans doute les fumées de petits ateliers à bonne hauteur au-dessus des toits. La plus massive, au centre, est peut-être celle d’un four. Les immeubles à deux, trois ou quatre étages, aux façades nues percées de fenêtres étroites, trahissent quant à eux l’accumulation d’appartements aux surfaces resserrées.

Interprétation

L’œuvre nous montre l’harmonisation difficile de l’industrie et de la ville, des exigences de la production et de celles de la vie quotidienne. Hors de Paris, l’usine acquiert des droits qui étaient strictement contrôlés intra-muros, et impose des conditions de promiscuité pénibles dont la population, logée au contact même des nuisances et des pollutions, s’accommode tant bien que mal. Le résultat est éloquent : la première banlieue est celle d’un « non-urbanisme » dont elle commence tout juste à se remettre aujourd’hui. Le peintre a donc fixé de façon éloquente sur la toile un moment – un paroxysme peut-être – de l’histoire de la congestion industrielle de la proche banlieue.

Bibliographie

Gérard NOIRIEL, Les Ouvriers dans la société française, Paris, Seuil coll. « Points Seuil », 1986.

Jean BASTIÉ, La Croissance de la banlieue parisienne, Paris, PUF, 1964.

Louis BERGERON, L’Industrialisation de la France au XIXe siècle, Paris, Hatier, coll. « Profil-dossier », 1979.

Louis CHEVALIER, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris, Plon, 1958.

Georges DUBY (dir.), Histoire de la France urbaine, t. 3, La Ville de l’âge industriel, par Maurice AGULHON, Françoise CHOAY, Maurice CRUBELLIER, Yves LEQUIN, Marcel RONCAYOLO, Paris, Seuil, 1983, réed coll. « Points Histoire », 1998.

Alain FAURE (dir.), Les Premiers Banlieusards : aux origines des banlieues de Paris (1860-1940), Paris, Créaphis, 1991.

Jean BASTIÉ, La Croissance de la banlieue parisienne, Paris, PUF, 1964.

Pour citer cet article
Louis BERGERON, « La banlieue parisienne à la fin du XIXe siècle », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/banlieue-parisienne-fin-xixe-siecle?c=revolution%20industrielle&d=1&i=20&oe_zoom=62&id_sel=62
Commentaires
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louise le 03/06/2014 à 02:06:44
certes l'ouvrage de Chevalier "Classes laborieuses .." est important mais à prendre avec circonspection, car elle ne voit le problème que par un bout de la lorgnette, comporte beaucoup de conclusions tendancieuses.
brevet histoire des arts le 09/11/2012 à 11:11:38
Quel est le mouvement artistique de ce tableau ? Merci de répondre rapidement.
Histoire-image le 10/12/2010 à 09:12:55
Merci pour ce complément d'informations. Nous intégrerons cet ajout bibliographique lors de la prochaine mise à jour.
touristeruse le 10/12/2010 à 03:12:28
Etonne par l'omission du travail essentiel a ce propos de Louis Chevalier du College de France, specialiste de la demographie historique de la population de Paris et sa region, et l'auteur notamment de Classes Laborieuses, Classes Dangereuses.