• Bouteille et verre.

    Henri LAURENS (1885 - 1954)

  • Violon et pipe.

    Georges BRAQUE (1882 - 1963)

  • Verre et paquet de tabac.

    Juan GRIS (1887 - 1927)

  • Le petit déjeuner.

    Juan GRIS (1887 - 1927)

Le cubisme, un art du quotidien

Date de publication : Juin 2007

Partager sur:

Contexte historique
La vie à Montmartre

Le terme de « cubisme », qui se généralise en 1909, désigne surtout les qualités stylistiques des œuvres issues de ce courant artistique : les figures simplifiées s’apparentent à des formes géométriques. Il est né sous la plume du critique d’art Louis Vauxcelles qui, à propos des toiles exposées par Georges Braque à la galerie Kahnweiler en novembre 1908, écrivit qu’il « réduit tout à des cubes ». Cependant, au-delà de cette caractéristique formelle, le mouvement initié par Braque et Picasso proposait également une iconographie particulière s’imprégnant de leur quotidien à Montmartre.

Braque, Picasso, Gris et Laurens, les quatre cubistes majeurs, habitaient un quartier à l’ambiance rurale et populaire distincte des autres arrondissements parisiens. La butte Montmartre, à l’exception du complexe du Sacré-Cœur, n’avait pas été remaniée par les travaux urbanistiques de la seconde moitié du XIXe siècle ; elle conservait une sociabilité et un aspect provinciaux avec ses rues sans pavés, ses champs, ses moulins, ses petites places, ses maisons modestes et ses cafés.

En rupture avec la culture bourgeoise, les jeunes artistes de la bohème montmartroise menait là une vie plus ou moins mouvementée, mais dans tous les cas simple, si ce n’est pauvre, la plupart ne pouvant subvenir à leurs besoins avec leur art. Si la situation de Braque, Picasso, Gris et Laurens commença à s’améliorer grâce au patronage de Daniel-Henry Kahnweiler, nouveau marchand qui leur garantissait un minimum de revenus, leurs conditions de vie restaient modestes : bien peu d’acheteurs s’intéressaient à une peinture aussi novatrice.

Reflet exact de cette réalité, certaines des natures mortes de Braque, Picasso, Gris et Laurens évoquent leur environnement et leurs occupations quotidiennes.
Analyse des images
Une figuration-présentation de la vie montmartroise

Ces quatre œuvres représentent des objets courants : verres, bol, bouteilles, journaux, pipes, paquets de tabac, moulin à café… Seul le violon dans le papier collé de Braque introduit un artefact luxueux rappelant plus explicitement la tradition du genre de la nature morte. La vaisselle figurait également dans les peintures antérieures, mais elle est associée à des éléments nouveaux, typiques de leur époque comme le paquet de tabac, le modèle de la cafetière ou les titres des journaux (Le Quotidien, Le Journal). Quand Gris peint du faux bois ou du faux marbre, quand Braque et Gris collent des papiers peints (papier faux bois, géométrique et frise de fleurs), ils empruntent aussi à la décoration ordinaire des intérieurs populaires privés et publics, qui imitait les vraies boiseries ou les étoffes murales des maisons bourgeoises et aristocratiques.

Si, dans Le Petit Déjeuner, Gris a représenté son repas matinal – moulin à café, cafetière, bol et journal –, les autres œuvres s’attardent plutôt sur les objets habituels d’une table de café, alcool, tabac, journaux, verres. Les cubistes évoquent fréquemment leurs boissons favorites dans leurs toiles – vin, rhum, beaune, banyuls…. Ici, Laurens a inclus un véritable morceau d’étiquette, mais les seules lettres « MA » ne permettent pas d’identifier la marque. Ainsi les cubistes figurent-ils ce qu’ils consomment chez eux ou dans les estaminets de Montmartre : les alcools qu’ils boivent, les tabacs qu’ils fument, la presse qu’ils lisent. Indirectement, avec l’intégration de fragments de journaux relatifs à l’actualité du moment, ils évoquent même leurs sujets de conversation.

C’est avec l’inclusion d’objets prélevés dans leur environnement que les cubistes se montrent le plus audacieux dans cette transcription de leur quotidien. Ils ne se contentent pas de le reproduire, mais l’intègrent littéralement à leur œuvre : Gris et Braque collent sur la toile des morceaux de papier, de journal, de papier peint, de paquet de tabac ; Laurens assemble des planches de bois et des feuilles de tôle pour réaliser une sculpture.
Interprétation
Rendre l’art au quotidien

Bien plus qu’une simple présentation-représentation de l’environnement et des activités habituelles des cubistes, ces œuvres défient les conventions attachées à la pratique artistique et au statut de l’art dans la société. En dépeignant des scènes banales au moyen de matériaux usuels et de procédés inusités comme le collage ou l’assemblage, elles vont à l’encontre des hiérarchies qui donnent aux beaux-arts la prééminence sur les autres professions créatives. Elles ne présentent pas des sujets élevés, ne sont pas faites exclusivement avec des produits nobles et ne demandent que des savoir-faire limités. L’artiste ne crée plus ex nihilo, il n’est plus un démiurge donnant forme à l’informe, un être exceptionnel aux capacités extraordinaires.

Les cubistes rejoignent de la sorte les préoccupations de leurs contemporains de même statut social. Ils représentent des situations, des espaces et des objets familiers au plus grand nombre. Les gestes (découper, scier, coller, clouer…) et les matériaux permettant de confectionner un papier collé ou une construction, empruntés au quotidien, rapprochent l’art de la vie courante. Comme l’a écrit Kahnweiler, ils font « découvrir un monde d’objets de tous les jours que nous n’avions jamais regardés » et, par leurs sujets et leurs matériaux, ils magnifient cette quotidienneté en montrant qu’elle est digne d’inspirer leur art. Enfin, ils inscrivent la pérennité même de leurs œuvres dans la réalité en questionnant la notion de périssable. Réalisées avec des éléments qui se conservent mal, papiers et journaux fragiles, elles sont doublement rendues au temps et au présent : loin de l’immuabilité et de l’éternité du chef-d’œuvre, elles assimilent les caractéristiques inhérentes au réel.
Bibliographie
Pierre DAIX, Journal du cubisme, Paris-Genève, Skira, 1982.
Daniel-Henry KAHNWEILER, Confessions esthétiques, Paris, Gallimard, 1963 [recueil de textes inédits ou parus entre 1919 et 1955].
William RUBIN (dir.), Picasso et Braque, l’invention du cubisme, Paris, Flammarion, 1990 [catalogue de l’exposition Picasso and Braque: Pioneering Cubism, New York, Museum of Modern Art, 24 septembre 1989-16 janvier 1990].
Pour citer cet article
Claire LE THOMAS, « Le cubisme, un art du quotidien », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 31 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/cubisme-art-quotidien?i=792&d=1&a=593
Commentaires