• La rentrée des ouvrières.

    Théophile Alexandre STEINLEN (1859 - 1923)

  • La dentellière.

    Edmond TAPISSIER (1861 - 1943)

  • La couseuse.

    Jean-François MILLET (1814 - 1875)

  • La repasseuse.

    Edgar DEGAS (1834 - 1917)

Femmes au travail

Date de publication : Juillet 2007

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Contexte historique
Dès qu’il arrive à Paris, en 1881, Steinlen, Vaudois de naissance, se rapproche des milieux ouvriers anarchistes dont il accepte d’illustrer régulièrement les revues et journaux (La Voix du Peuple, Le Chat noir, Le Chambard socialiste, La Feuille,L’Assiette au beurre…). Il s’intéresse donc tout naturellement au monde du travail et spécialement au labeur des femmes, objet de débats acharnés, en France, durant la seconde moitié du XIXe siècle.
Analyse des images
La Rentrée des ouvrières est l’œuvre d’un dessinateur-illustrateur talentueux plus que d’un peintre habitué aux paysages. Dans ce tableau inachevé et de petites dimensions, Steinlen étale copieusement les couleurs, comme Toulouse-Lautrec, Vuillard et Daumier qu’il côtoie alors. Très sensible à l’atmosphère industrielle des rues populaires de la capitale, il recourt aux teintes ternes ou sombres pour exprimer la pollution de l’air. Les fumées brouillent et salissent le ciel ; les rayons du soleil, beige clair, ont du mal à percer les nuages violines. Sur ce décor voilé, des femmes « en cheveux », dont seules les blouses blanches ou rouges tranchent sur la morosité ambiante, affichent leur condition d’ouvrières par leur vêtement comme par leur gestuelle. La présence d’un chien errant, au centre de la composition, rappelle que l’artiste fut aussi graveur et sculpteur animalier.
Interprétation
Steinlen a débuté comme créateur de tissus, d’abord à Mulhouse – ville devenue allemande – où il entre en 1879 comme créateur de motifs chez Schonaupt, fabricant de cretonne imprimée et d’indienne, ensuite il trouve un emploi analogue à Paris chez l’industriel Demange. Il a eu tout loisir d’observer les ouvrières entrant et sortant de la fabrique. En 1905, les femmes sont massivement employées dans la grande manufacture car, la machine s’étant généralisée, l’adresse et la dextérité priment désormais la force. Mais, à travail égal, elles perçoivent, en moyenne, un salaire inférieur de moitié à celui des hommes.
Longtemps jugé indigne dans la peinture française, le thème du travail a donc fini par faire son entrée au Salon dans la seconde moitié du XIXe siècle. Mais la représentation picturale de l’ouvrière a peu à voir avec les pratiques : les peintres montrent essentiellement les métiers d’appoint, traditionnels, préconisés depuis la monarchie de Juillet par les hygiénistes et les enquêteurs sociaux qui dénoncent l’atelier comme un lieu de harcèlement sexuel et de mauvaises fréquentations. Dans leurs toiles, les femmes travaillent généralement à domicile ; elles apparaissent paisibles, solitaires et intemporelles. Elles sont jeunes mais leurs enfants, s’ils existent, sont maintenus hors champ. La Dentellière d’Edmond Tapissier ne quitte pas sa ferme, vraisemblablement pour pouvoir nourrir les poules qui picorent dans la cour, au fond du champ. La Couseuse de Millet reste elle aussi chez elle pour ravauder les vêtements. Si La Repasseuse de Degas, contrairement aux deux précédents modèles, travaille debout, dans une boutique, elle est également esseulée. En outre, son corps bien droit, son tablier d’un bleu céleste et son visage lisse expriment la sérénité.
Ces images convenues n’existent pas chez Steinlen. Faisant sienne l’idée saint-simonienne de mettre crayons et pinceaux au service des humbles, l’artiste parcourt les rues de la capitale pour dénoncer la misère et les violences faites aux femmes. Au premier plan, sur la gauche, figure une blanchisseuse, silhouette cassée et bouche tordue de douleur, épuisée par un seau pesant et par l’énorme baluchon de linge qu’elle tient contre sa hanche. Au second plan, une mère avec son bébé dans les bras rappelle que rien n’est fait pour celles qui travaillent, que les crèches, à peine créées, sont trop peu nombreuses, que l’ouvrière doit donc se résoudre à confier son nouveau-né à une soigneuse souvent négligente ou l’emporter partout avec elle, lui administrant parfois de la thériaque ou une autre drogue pour le faire dormir.
Les ouvrières sont exténuées mais certaines marchent par deux pour dire l’amitié professionnelle qui les lie et que redoutent tant les élites misogynes. À l’heure de « la rentrée », elles envahissent l’espace public. Formant déjà une foule compacte, elles ne tarderont pas à être associées aux luttes.
Bibliographie
Catalogue de l’exposition Théophile Alexandre Steinlen, 1859-1923Paris-Genève, Petit Palais-Musée d’Art moderne, 1983.
Catalogue de l’exposition Exigences de réalisme dans la peinture française entre 1830 et 1870Chartres, Musée des Beaux-Arts, 1983.
Catalogue de l’exposition Représentation du travail : mines, forges, usinesLe Creusot, CRACAP, 1977.
Catalogue de l’exposition Images du travailParis, RMN, 1985.
Catalogue de l’exposition Le Bel Héritage : SteinlenMontreuil, Musée d’Histoire vivante de, 1987.
Catalogue de l’exposition Steinlen, peintures et dessinsSaint-Denis, Musée d’Art et d’Histoire, 1973.
Portraits de femmes : la femme dans la peinture du XIXe siècleCarcassonne, Musée des Beaux-Arts, 2001.
Francis JOURDAINUn grand imagier : Alexandre SteinlenParis, Éd.
du Cercle d’Art, 1954.
Maurice PIANZOLAThéophile Alexandre SteinlenLausanne, Éd.
Rencontre, 1971.
Pour citer cet article
Myriam TSIKOUNAS, « Femmes au travail », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/femmes-travail?i=807&d=41&t=251
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