• Affiche du Festival International du Film de Cannes

  • Il Gattopardo

  • Les étudiants devant le palais des Festivals à Cannes manifestent durant le festival

Le Festival de Cannes

Date de publication : Juillet 2017

Maîtresse de conférences en histoire culturelle du contemporain Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

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Contexte historique

Cannes, ou l’anti-Mostra de Venise

Lorsque les Français, dans les années 1930, envisagent la création d’un festival de cinéma à Cannes, c’est avant tout pour s’opposer à la Mostra de Venise, une émanation de la Biennale d’art devenue peu à peu depuis 1932, un rendez-vous important à l’échelle internationale du monde du cinéma. Néanmoins ses liens avec le régime fasciste amènent à son boycott par les Anglo-saxons et poussent les Français à en imaginer une réplique démocratique. Entre toutes les villes candidates Aix-les-Bains, Vichy (villes d’eau) ou Biarritz et Cannes (villégiature balnéaire), c’est cette dernière qui est retenue : elle possède des hôtels de grand standing dont les propriétaires soutiennent le projet de festival, et surtout une salle de projection moderne pouvant accueillir mille spectateurs.

La première édition est prévue pour ouvrir le 1er septembre 1939 : la sélection de films, français et étrangers, est faite et un paquebot transatlantique est affrété par la Metro-Goldwyn-Mayer pour transporter à Cannes les vedettes américaines. Le même jour, l’armée nazie envahit la Pologne : le festival est annulé à la suite de l’entrée en guerre. La première édition effective est inaugurée le 20 septembre 1946, dans un nouveau contexte qui est celui de l’après-guerre : les Etats-Unis, sortis grand vainqueur de l’affrontement mondial, étendent leur domination aux secteurs économique et culturel, sur un camp dit « démocratique » qui s’oppose de plus en plus nettement au camp socialiste mené par l’URSS. La France, fortement fragilisée par la guerre, tente alors de maintenir son rang de grande puissance et mise, pour ce faire, sur son attractivité culturelle et touristique. Le festival de Cannes participe pleinement de cette stratégie. 

Analyse des images

La fabrique des stars

Dès les premières éditions, le Festival de Cannes se caractérise par la présence, remarquée, de célébrités, que l’on appelle encore « vedettes » et que l’on commence à appeler « stars »,  issues du monde du cinéma en particulier français et américain. Très vite, les projections de films sont moins commentées par les médias (presse, radio puis télévision) que les stars, leurs smokings et leurs robes du soir, leurs déclarations et leur vie privée. Pendant le festival, les journalistes et les photographes de presse (le terme de « paparazzi » apparaît en 1960) sont présents en nombre et contribuent à accentuer cette dimension. L’affiche de 1946 joue déjà sur ces symboles et associe la Grande bleue au monde du spectacle, en représentant un couple amoureux et élégant, en pleine escapade, dans une scène elle-même encadrée, donc mise à distance par le prisme de l’écran et de la « projection » cinématographique et fantasmatique à la fois.

Le succès du Festival de Cannes, dès ses premières éditions et plus encore dans les années 1960, tient à sa capacité à s’imposer comme un rendez-vous international attendu par les professionnels du cinéma comme par le public. Lieu de découverte de cinéastes et d’acteurs, lieu de sélection et de reconnaissance, le festival participe à la fabrication des réputations, à l’orchestration des reconnaissances, et à l’amplification de la notoriété d’un film.

Un exemple probant en est la promotion mise en place pour le film Le Guépard, en 1963, qui joue sur ces trois plans. En présence des deux têtes d’affiche, mondialement célèbres, que sont l’Italienne Claudia Cardinale et l’Américain Burt Lancaster (la troisième, absente, étant le Français Alain Delon), et du réalisateur, Luchino Visconti, une séance de photographies est organisée sur la plage avec un vrai guépard. La stratégie adoptée se révèle gagnante : allier, pour un film franco-italien, des vedettes populaires en Italie, en France et aux Etats-Unis, présenter le film au Festival de Cannes en 1963 afin de lui donner une légitimité (il remporte le Grand Prix) et une visibilité permettant une grande diffusion en Europe et son exportation aux Etats-Unis. La mise en scène convoque, à l’arrière-plan derrière les vedettes du film qui posent « au naturel », l’ensemble des symboles associés à Cannes : la plage et ses palmiers, la Croisette et les grands hôtels internationaux qui le bordent, et enfin le palais du festival et des congrès, construit en 1947 et inauguré pour la seconde édition du Festival. Est ainsi rendue manifeste l’attractivité  internationale de la Côte d’Azur, en pleine expansion. 

Interprétation

Cannes, théâtre d’affrontements politiques

Aux enjeux touristiques et mondains du Festival de Cannes, évidents dès sa création, s’ajoutent rapidement des enjeux économiques propres au secteur du cinéma entendu comme industrie culturelle. Est créé le « marché du film » en 1959, qui met en contact des vendeurs et des acheteurs durant le festival. Apparaissent également des enjeux artistiques - le cinéma comme septième art trouve à Cannes un espace de révélation, ouvert aux innovations ainsi qu’un espace de discussion et de réflexion, ce que marque la création de la « semaine internationale de la critique » en 1962.

Les enjeux politiques, atténués jusque-là, deviennent particulièrement visibles lors de l’édition 1968 du Festival. Au cœur des mouvements de contestation, la critique du système capitaliste envahit aussi le monde du cinéma et la ville de Cannes. Deux jours avant la photographie reproduite ici,  le 13 mai 1968, des étudiants envahissent le Palais des Festivals. Les manifestations gonflent et s’élargissent, reflétant l’état du mouvement social et politique général en France : le 15 mai, des étudiants sont rejoints par des professeurs (la banderole visible au premier plan évoque spécifiquement la question de la formation des maîtres des écoles et réclame « une université française digne de ce nom »), des délégations syndicales de l’industrie, qui défilent devant le Palais des Festivals et des congrès dont la terrasse supérieure accueille des invités du festival. Ces deux mondes encore distincts se rejoignent, lorsque le 18 mai, François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Lelouch, Claude Berri, Roman Polanski, Louis Malle et Jean-Pierre Léaud se mêlent au mouvement étudiant qui agite Cannes, tout en appelant à contester la décision prise par le ministre de la culture André Malraux de démettre de ses fonctions Henri Langlois, alors directeur de la Cinémathèque française. Pour marquer leur soutien, Alain Resnais, Carlos Saura et Miloš Forman retirent leur film de la compétition. Le Festival devient le théâtre d'intenses affrontements politiques, avant d’être annulé le 19 mai. Cet épisode de mai 1968 provoque pour le festival de Cannes de profonds changements, générationnels, esthétiques et d’identité qui sont manifestent dès l’édition suivante en 1969.

Bibliographie

Le Festival de Cannes, 60 ans d’histoire (1946-2007), Backstage, Paris, 2007.

Emmanuel ETHIS, Aux marches du Palais. Le festival de Cannes sous le regard des sciences sociales, La Documentation française, Paris, 2001.

Olivier  LOUBES, Cannes 1939, le festival qui n'a pas eu lieu, Armand Colin, Paris, 2016.

Edgar MORIN, Les Stars, Le Seuil, Paris, 1957.

Pour citer cet article
Julie VERLAINE, « Le Festival de Cannes », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24 Juillet 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/festival-cannes
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