Franz Liszt au piano : le culte de Beethoven

Date de publication : Avril 2012

Chargé de recherche CNRS Centre de recherche sur les Arts et le Langage

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Contexte historique
Danhauser et Liszt en 1838

En 1840, le peintre autrichien Josef Danhauser (1805-1845) reçoit une commande du grand facteur de pianos viennois Conrad Graf : réaliser un portrait du pianiste et compositeur Franz Liszt (1811-1886) que Graf a rencontré à Vienne en 1838 et à qui il a fourni plusieurs instruments. À cette époque, Liszt est une vedette internationale : enfant prodige, il a vécu à Paris de 1823 à 1835, avant de quitter la France avec son amante la comtesse Marie d’Agoult pour gagner la Suisse et l’Italie. Il interrompt cependant ses voyages pour donner des récitals à Paris en 1837 et à Vienne en 1838, où il provoque l’enthousiasme des auditeurs.

Marqué, comme la plupart de ses contemporains, par le jeu puissant et virtuose de Liszt lors de ses concerts viennois, Danhauser imagine de représenter non seulement le pianiste devant son instrument, mais une société idéale réunissant des musiciens et des écrivains dans une communion intellectuelle et spirituelle créée par la musique de Beethoven, que Liszt interprète avec révérence. Autour du pianiste ont donc pris place Victor Hugo, Alexandre Dumas, George Sand, Niccolo Paganini, Gioacchino Rossini, Marie d’Agoult. Le tableau de Danhauser regorge ainsi de symboles et d’allusions qui ont tous pour objectif de livrer une image idéalisée des artistes romantiques, unis par le plus romantique de tous les arts : la musique.
Analyse des images
La communion des artistes dans la musique

La scène, qui ne s’est sans doute jamais produite dans la réalité, se déroule vraisemblablement dans l’appartement parisien de Liszt. Comme tout salon romantique, celui du compositeur se caractérise par une accumulation d’objets hétéroclites témoignant de son goût pour l’Orient (le narguilé dans le coin gauche du tableau), pour le Moyen Âge (statue de Jeanne d’Arc à gauche sur la cheminée), pour la poésie de lord Byron (portrait à l’arrière-plan au-dessus de Rossini)… À noter aussi le désordre des partitions, négligemment posées sur le piano, dans un amoncellement confus pouvant évoquer une forme d’exaltation.

Au centre du tableau se trouve le pianiste : c’est lui le « mage » qui suscite le recueillement de l’assistance devant Beethoven. La partition posée sur le pupitre du piano (un instrument Graf) porte l’indication «  »Marcia funebre sulla morte d’un Eroe » de Beethoven », soit la pièce (troisième mouvement de la Sonate pour piano n° 12 opus 26) jouée lors de ses funérailles en 1827. Le morceau est évidemment choisi pour sa teneur symbolique : le héros mort que célèbre cette marche funèbre, c’est Beethoven lui-même, dont le buste domine Liszt et ses auditeurs. Un échange s’établit entre le pianiste et la sculpture, Liszt ne regardant pas la partition mais plongeant son regard dans les yeux vides de l’illustre compositeur. Liszt rend hommage à Beethoven, qu’il admirait profondément et dont il était l’un des plus grands interprètes : à partir de 1835, il avait notamment organisé des concerts d’œuvres de Beethoven dans toute l’Europe. Notons enfin que le peintre, pour suggérer la filiation de Beethoven avec les jeunes artistes romantiques, a placé le buste du compositeur devant une fenêtre ouverte qui laisse voir un ciel orageux (allusion à la Symphonie pastorale ?) et une aurore, symbole de la musique nouvelle que Liszt, après Beethoven, s’attache à promouvoir dans ses récitals et ses propres compositions.

L’auditoire vit pleinement ce dialogue idéal rendu possible par la musique : les deux femmes, George Sand et Marie d’Agoult, par leurs poses alanguies, expriment le ravissement dans lequel les plonge l’art de Franz Liszt. George Sand, de face, dont les vêtements ressemblent à ceux de Liszt, paraît particulièrement touchée par la musique. Marie d’Agoult, de dos, regardant le pianiste, appuyant langoureusement sa tête sur l’instrument, communie visiblement avec lui dans une ferveur intense. Danhauser évoque ainsi l’effet profond que le jeu de Liszt exerçait sur les femmes : les couleurs intenses et chaudes qui leur sont associées (manteau rouge de Sand, châle brun de Marie d’Agoult) sont comme des équivalents picturaux de leur émotion.

Les personnages masculins paraissent eux aussi sensibles à la musique, mais dans une moindre mesure : assis à la droite de George Sand – qui semble lui avoir fait fermer le livre qu’il a sur les genoux –, le romancier Alexandre Dumas est plongé dans une semi-obscurité contrastant avec la lumière qui frappe le visage de sa voisine. En revanche, Victor Hugo, poète, romancier, dramaturge, est mieux éclairé, comme pour souligner sa supériorité. Il s’appuie sur les dossiers des fauteuils de Sand et de Dumas : le créateur du drame romantique domine les deux autres écrivains de sa haute stature ; le rouge de son foulard est peut-être une allusion à l’éclatante couleur du gilet que Théophile Gautier avait arboré lors de la première d’Hernani en 1830, représentation suivie d’une bataille entre les partisans d’une rénovation dramatique et les conservateurs.

Enfin, à gauche d’Hugo, figurent les deux musiciens italiens les plus fameux de l’époque : le compositeur d’opéras Rossini et le violoniste virtuose Paganini. Rossini, rubicond, tient par l’épaule son compatriote, figure famélique et inquiétante qui, comme Liszt, était considéré comme un prodige à l’habileté diabolique. Paganini est représenté parce qu’il avait aussi profondément impressionné Liszt, qui l’avait entendu en 1832 dans un concert parisien : celui-ci avait décidé de rivaliser avec le violoniste en inventant une nouvelle technique pianistique, « transcendante ».

Derrière Rossini se trouve un portrait de lord Byron, un poète romantique anglais très reconnu.
Interprétation
Une vision idéale de l’art romantique

Le tableau de Josef Danhauser illustre plusieurs thèmes essentiels du romantisme. Tout d’abord, Danhauser suggère la dimension européenne de ce courant : Byron, Hugo, Beethoven, Paganini, Liszt, sont de nationalités différentes, mais elles s’effacent toutes dans le culte de la musique. Liszt, en particulier, est le plus représentatif de ces artistes ouverts aux autres cultures européennes : de Budapest à Paris, de Weimar à Rome, son existence est une succession de périodes créatrices attachées à divers lieux. D’autre part, l’œuvre de Danhauser évoque la synthèse de tous les arts, thème cher aux artistes du XIXe siècle : par le biais de la peinture, il montre que la musique et la littérature sont réunies dans le culte du génie romantique par excellence, Beethoven. C’est lui qui apparaît ici comme le véritable inspirateur de l’art romantique : Liszt, Berlioz, Wagner, Schumann, Hugo lui-même, ne cesseront de le proclamer.
Bibliographie
STRICKER Rémy, Liszt.
Des ténèbres à la gloire
, Gallimard, 1992 BUCH Esteban, La IXe Symphonie de Beethoven.
Une histoire politique
, Gallimard, 1999.
Pour citer cet article
Christophe CORBIER, « Franz Liszt au piano : le culte de Beethoven », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01 Octobre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/franz-liszt-piano-culte-beethoven?i=1240&d=1&c=Beethoven%20Ludwig%20van
Commentaires
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paturage le 03/05/2012 à 11:05:46
j'aime ce tableau même s'il ne correspond pas à la réalité. Il donne un aperçu de la vie du temps de Liszt et Sand.