Giuditta Pasta et le travestissement à l'opéra

Date de publication : Décembre 2005

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Contexte historique
Au début du XIXe siècle, Paris est un des principaux pôles d’attraction d’Europe, et les étrangers affluent dans la capitale de la culture, arbitre des élégances et du bon goût. Paris connaît alors une vie musicale éblouissante et devient l’étape nécessaire à la consécration de toute carrière artistique. La cantatrice Giuditta Pasta (1797-1865), étoile du Théâtre-Italien sous la Restauration, illustre parfaitement ce phénomène. Comme tous les artistes de sa génération, avide de gloire et d’argent, elle choisit de venir tenter sa chance à Paris après un premier passage en 1817. L’année 1821 marque ses premiers succès, prélude à une immense carrière future. Reine du Théâtre-Italien, elle devient l’idole des mélomanes parisiens, Stendhal en tête. Dès lors, chaque apparition de la Pasta sur scène assure un triomphe à l’œuvre. Si elle fut souvent critiquée vocalement, elle fut acclamée dans l’Europe entière comme la plus grande interprète de son temps, admirée notamment par le grand acteur Talma, qui déclara, après l’avoir vue au théâtre dans le rôle de Romeo peu avant de mourir en 1826, « c’est la première fois que je vois une tragédie jouée […] ce qui me prend une année d’études, elle le sait instinctivement ».
Analyse des images
Le soir du 28 août 1821, Giuditta Pasta interprète au Théâtre-Italien le rôle de Romeo dans Giuletta e Romeo de Zingarelli. Pour ce lieu, il s’agit d’un classique régulièrement mis à l’affiche et au succès quasi garanti par l’enthousiasme d’un public que le répertoire italien passionne. Giuditta Pasta connaissait déjà cet opéra, ayant incarné le personnage de Giuletta cinq ans auparavant. Mais cette fois-ci, elle est travestie pour jouer le premier rôle masculin. Cette gravure représente Giuditta Pasta dans son costume de héros, et sa pose sobre reflète son jeu qu’on disait d’une grandeur mesurée. Aucune trace de l’âge ou de la féminité de la chanteuse dans cette figure lisse d’androgyne, qui rappelle la pureté des statues néoclassiques. Le raffinement des broderies de sa tunique et de sa cape s’accorde bien avec sa gracieuse figure d’adolescente, et les hautes plumes de sa coiffe lui donnent un air digne et altier. Pourtant, à l’époque, le travestissement de Giuditta Pasta parut très étrange et fut loin de faire l’unanimité. Le public fut tout d’abord choqué par cet accoutrement, qu’il jugeait ridicule, et il eut du mal à voir un héros dans une femme. Dotée d’une voix extrêmement étendue et d’un timbre sombre et voilé, littéralement envoûtant, Giuditta Pasta pouvait produire des sonorités « sépulcrales » (d’après le journal Miroir des spectacles). À propos de ce genre de voix grave, chaude et expressive dans un emploi de jeune amoureux ardemment épris, Théophile Gautier s’exclamera : « Une voix si féminine et en même temps si mâle ! Juliette et Roméo dans le même gosier ! »
Interprétation
Giuditta Pasta s’est montrée exceptionnelle dans les rôles masculins (Tancredi, Romeo, Otello), tout particulièrement dans celui de Romeo, selon l’avis unanime de la presse et des amateurs de cette période. Succédant aux castrats, dont l’art avait été quasiment ignoré en France pendant deux siècles, Giuditta Pasta et beaucoup d’autres grandes artistes lyriques de l’époque ont multiplié les rôles de jeunes adolescents amoureux et d’héroïques guerriers dans des œuvres qui privilégiaient l’art du « beau chant » (bel canto). Le public du Théâtre-Italien de Paris découvrit alors une certaine esthétique italienne, d’une sensibilité très différente de l’art théâtral français. La mode des contraltos travesties devint ainsi une des composantes essentielles du goût pour l’opéra italien, si vivant sous la Restauration. La question du travestissement est d’ailleurs très caractéristique de la musique italienne de cette période, qui reposait sur la conscience que la vérité de l’opéra passe par la stylisation et l’artifice, dans un éloge de l’ambiguïté sexuelle et de l’équivoque. En un quart de siècle, suite à la disparition des castrats à la fin du XVIIIe siècle, les cantatrices prirent un essor considérable et éblouirent le public jusqu’à l’apparition du culte du ténor. Après avoir brillé dans les premiers rôles masculins de la grande époque rossinienne, Giuditta Pasta eut le talent de devenir la muse de Bellini et de Donizetti, à qui elle inspira les grands rôles d’héroïnes romantiques que sont Norma, Amina (La Sonnambula) ou Anna Bolena. Elle fit partie des grandes divas dont George Sand s’est inspirée pour son roman Consuelo (1854), écrit à la gloire du Théâtre-Italien.
Bibliographie
Roger BLANCHARD et Roland DE CANDE, Dieux et Divas de l’opéra, Paris, Plon, 1986.
Gilles DE VAN, L’Opéra italien, Paris, P.U.F., coll. « Que-sais-je ? », 2000.
Pour citer cet article
Catherine AUTHIER, « Giuditta Pasta et le travestissement à l'opéra », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 26 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/giuditta-pasta-travestissement-opera?i=667&d=1&c=vedettariat
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