• Le Triomphe de l'ordre.

    Ernest PICHIO dit PICQ (1826 - 1893)

  • La Veuve du fusillé.

    Ernest PICHIO dit PICQ (1826 - 1893)

Le mur des Fédérés

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Contexte historique

Le mur des Fédérés

À la fin de la « Semaine sanglante », le samedi 27 mai 1871, les troupes versaillaises parviennent à investir le cimetière du Père-Lachaise où des fédérés s’étaient repliés tandis que les quartiers du Trône, de Charonne et de Belleville étaient assaillis. Durant plusieurs heures, les communards résistent au point que les combats se seraient parfois terminés au corps à corps et à l’arme blanche, entre les tombes, non loin des sépultures de Nodier, Balzac et Souvestre.

Cent quarante-sept communards faits prisonniers sont fusillés contre le mur est de l’enceinte du cimetière. Dans les heures et les jours qui suivent, les corps de milliers d’autres fédérés tombés lors des combats de rue dans les quartiers environnants sont ensevelis à leurs côtés, dans une fosse commune. En leur mémoire, une section de cette muraille est appelée dès la fin des années 1870 le « mur des Fédérés ».

Analyse des images

Commémorer

Dès le début de la décennie 1880, une commémoration annuelle s’y déroule, à l’initiative d’anciens communards et de leurs proches, bientôt relayés par les organisations militantes de gauche, politiques et syndicales. De nos jours, le dimanche le plus proche du 28 mai – qui en 1871 marqua la fin de la « Semaine sanglante » et l’écrasement de la Commune –, est encore la date d’une annuelle « montée au Mur ».

Le Triomphe de l’ordre, dit aussi Le Mur des Fédérés, et La Veuve du fusillé ont été réalisés en 1877 par Ernest Pichio (1826-1893), lors de la proscription en Suisse de l’artiste, exilé à Genève. D’obédience communarde, Pichio a peint dans Le Triomphe de l’ordre – la lithographie connue est tirée du tableau disparu – une vision lyrique des exécutions massives et sommaires des fédérés au Père-Lachaise. Sous un ciel apocalyptique, il montre les communards adossés à une muraille surplombant une fosse profonde. Les visages des condamnés expriment le même effroi que les traits tétanisés des agonisants et des morts qui jonchent le fond et le pourtour de la fosse. Fauchés par une batterie de canons représentée à droite, les corps convulsifs des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards disent la terreur de la répression qu’incarnent les deux soldats versaillais surveillant froidement les exécutions.

Dans La Veuve du fusillé, Pichio semble « écrire » la suite de cette histoire. Au pied de la même muraille, une femme en deuil accompagne ses deux jeunes enfants et leur désigne l’inscription gravée dans la pierre : « Mai 1871 / Aux martyrs / sans nom / morts pour la liberté. » Les enfants viennent déposer une couronne mortuaire dédiée à leur père, là où d’autres jonchent déjà le sol, en un hommage qui a encore les apparences de la clandestinité.

Interprétation

Le mythe politique

Exécutées avant même que les montées annuelles au mur des Fédérés ne soient tolérées – quoique étroitement surveillées par la police –, ces deux œuvres de Pichio semblent fixer les débuts du culte dans les années qui précèdent l’amnistie générale de 1880. Le « mur » y est sublimé par une dramatisation toute romantique des héros, dont la mort effroyable, exemplaire et sacrificielle, est particulièrement propice au culte de la mémoire et aux symboles politiques les plus efficaces.

La force de Pichio est de savoir jouer, dans ces deux images contemporaines, avec des régimes temporels différents – le présent des massacres de la « Semaine sanglante » et le présent de leur commémoration –, susceptibles de provoquer deux attitudes politiques et militantes complémentaires : l’indignation devant Le Triomphe de l’ordre et le recueillement face à La Veuve du fusillé.

Bibliographie

Alain DALOTEL, « Un pèlerinage rouge : la montée au mur des Fédérés (1878-1914) », Gavroche, no 9, avril-mai 1983, p. 14-20.

Bernard NOËL, Dictionnaire de la Commune, 2 vol., [1971], Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1978.

Madeleine REBÉRIOUX, « Le mur des Fédérés », in Pierre NORA (dir.), Les Lieux de mémoire, [1984], t. 1, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1997, p. 535-558.

Danielle TARTAKOWSKY, Nous irons chanter sur vos tombes. Le Père-Lachaise, XIXe-XXe siècles, Paris, Aubier, 1999.

Pour citer cet article
Bertrand TILLIER, « Le mur des Fédérés », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/mur-federes?i=72&d=1&t=322&id_sel=150
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