Une oriflamme du vaudou

Date de publication : Octobre 2007
Auteur : Yves BERGERET

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Contexte historique
Déportés depuis la côte africaine, mêlés sans respect des ethnies à fond de cale dans les navires négriers, vendus et dispersés dès l’arrivée dans les Amériques, les esclaves africains reconstituent, malgré tout, des rites communautaires auxquels ils s’adonnent plus ou moins clandestinement.

L’un des plus importants est le culte vaudou, syncrétique, émergeant rapidement en Haïti et joignant à de très nombreux éléments animistes africains (en particulier originaires du vodun pratiqué encore maintenant au Bénin) des éléments chrétiens, amérindiens et même franc-maçons. Le culte vaudou est une des principales manifestations de résistance identitaire des esclaves en Haïti. Il est extrêmement populaire et ne va pas sans parfois effrayer les maîtres.

Dans le « houmfor », temple clos, se réunissent les initiés, sous la conduite d’un prêtre principal, le « hougan », et les pratiquants ; après le sacrifice sanglant d’un animal, des danses rituelles sur la surface sacrée circulaire, autour du « poteau-mitan » (véritable axe du monde), permettent de faire venir les « loas », « esprits et divinités » de ce culte afin qu’ils répondent aux questions, aux inquiétudes, aux sollicitations des pratiquants qui les interrogent. Les initiés en transe, devenus « chevaux de loas », répondent à ces questions et leur gorge articule ce que la pensée et la voix du « loa », à califourchon sur leurs épaules, leur insufflent.
Analyse des images
L’oriflamme est suspendue dans le temple, dans une pénombre embrumée de poussière et de fumée de torches ; en haut de sa hampe ou d’un mur, il reste souple et son image mobile scintille.

Celle-ci figure un ensemble de signes ésotériques, dont la connaissance est réservée aux initiés. L’axe noir central désigne le poteau-mitan. Les étoiles à 8 branches désignent la cité mythique d’Ifé, en terre Yoruba, dans le nord du Nigeria. Les traits symétriques ondulants noirs sont des « vévé », signes désignant des « loas » et capables, si on les frotte lorsqu’ils sont dessinés au sol et qu’on les y efface, de faire venir physiquement ces « loas » afin qu’ils possèdent l’initié. Les cœurs en damier et les poissons désignent d’autres « loas ». Exceptionnellement –car l’écriture y est rare- cette oriflamme nomme en lettres latines capitales deux des principaux « loas », Dambhalah, souvent représenté comme le dieu serpent et Erzulih, déesse mulâtre qui incarne la beauté, la coquetterie et la sensualité.

Tout est ici fait par les femmes anonymes qui ont cousu sur le tissu les paillettes de cette oriflamme pour signifier la force, l’harmonie et la concentration de puissance dominant le monde, telles que le culte vaudou les expriment.

Dans sa célèbre Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de Saint-Domingue, Louis-Élie Moreau de Saint-Méry (1750-1819), juriste d’origine martiniquaise, relate pour la première fois les rites pratiqués par les esclaves noirs sous le nom de vodou. Il mentionne ainsi en 1797, le serpent et les vévé comme des éléments du culte animiste, originaire d’Afrique occidentale, que pratiquaient les esclaves.
Interprétation
Il faut bien comprendre que cette oriflamme a été fabriquée pour être vue, agitée par des courants d’air et des gesticulations de danseurs et d’initiés en transe, dans la pénombre du temple. Les traits noirs vigoureux des « vévé », les formes blanches des corps des poissons restent, dans cette situation, assez visibles.

Mais ce qui ressort alors surtout, c’est une image complexe, scintillante, mobile, dont l’apparence bouge et se déforme sans cesse. L’oriflamme rend l’invisible visible pendant le culte vaudou, impressionnant : les paillettes qui brillent et bougent, ce sont les mille yeux des morts, ce sont aussi ceux des « loas » qui nous regardent sans cesse et se dérobent aussitôt. L’oriflamme appartient bien à un culte polythéiste, sans centre, sans dieu unique et unificateur. L’apparence du monde miroite, la profondeur divine de celui-ci se démultiplie sans cesse, échappe, séduit, revient et repart, espoir diffus et insaisissable, de même que les esclaves voient leur dieux lointains et quand même présents, fidèles mais rebelles à toute calme saisie. La paix spirituelle ne leur est pas accessible.
Bibliographie
Médéric-Louis-Elie MOREAU de SAINT-MERYDescription topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle de Saint-Domingue.
Nouvelle édition entièrement revue et complétée.
Philadelphie, 1797 ; réed.
Paris, Société de l’histoire des colonies françaises, 1958.
3 vol.
Pp.
64-69.
Pierre PLUCHONVaudou, sorciers, empoisonneurs de Saint-Domingue à Haïti.
Paris, Kharthala, 1987.
Donald J.
COSENTINOSacred Art of Haitian VodouUniversity of California Los Angeles, Fowler Museum , 1995.
Pour citer cet article
Yves BERGERET, « Une oriflamme du vaudou », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/oriflamme-vaudou?i=827&d=1&t=362
Commentaires
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Oriflammes le 11/09/2014 à 10:09:03
Merci pour cet article. Sa lecture m'a passionné.
nanah le 08/03/2012 à 08:03:41
<merci beaucoup pour cette pages. Emilia

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