Une représentation orientaliste d'un village algérien

Date de publication : Juin 2008

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Contexte historique
A la découverte de nouveaux espaces.

L’intérêt de Napoléon III pour l’Algérie est tardif mais en 1859 la conquête du territoire est très avancée. D’ailleurs le village de El Aghouat se situe en bordure sud du massif de l’Atlas, aux portes du Sahara, à plus de 400 Km d’Alger. La domination française ne se limite plus à une bande littorale comme dans les années 1830 : elle a gagné l’intérieur des terres.
Dans la mouvance des peintres orientalistes, Fromentin essaye de représenter les paysages mais également les mœurs, les activités économiques et sociales des habitants nouvellement soumis à la France. En 1852, il se rend pour la deuxième fois en Afrique du Nord et devient un observateur attentif des réalités de la vie algérienne. Son témoignage est également littéraire puisque il livre des souvenirs de voyage dans des ouvrages tels Le Voyage en Algérie ou Une année dans le Sahel à la fin des années 1850. Aussi bien dans sa peinture que dans ses écrits, cet artiste (qu’une mort précoce privera d’une entrée à l’Académie Française) parvient à donner sa vision de l’Algérie au milieu du XIXe siècle.
Analyse des images
Un territoire aux allures hostiles.

Eugène Fromentin met en avant l’aspect désertique en privilégiant le côté minéral de la scène.
La partie gauche, la plus importante, présente une rue inondée de soleil et de chaleur. Les couleurs claires des habitations et du ciel traduisent l’intensité du rayonnement. Les ombres des bois de construction sur les murs, quasiment à la verticale, témoignent de la hauteur du soleil dans le ciel. Bien qu’absent visuellement, le soleil est partout sur cette toile.
En effet, même dans la partie droite, celle à l’ombre, l’accablement des habitants, leur inaction et leur volonté de ne pas se risquer à la lumière sont un témoignage de la chaleur accablante. Fromentin sait jouer sur le contraste en confrontant le manque d’activité de ces personnages avec l’agitation de l’homme de gauche, situé au soleil, cherchant avec insistance à se mettre à l’abri.
Outre l’hostilité de la nature, renforcée par la présence inquiétante de charognards, le tableau reflète aussi la pauvreté du village : les constructions sont rudimentaires aussi bien dans leur architecture que dans le choix des matériaux (certainement du pisé) ; la rue est non pavée, son sol est craquelé en raison de l’aridité ; aucune activité ne vient égayer le lieu contrairement à la tradition urbaine musulmane faisant des rues les centres de la vie commerciale.
Interprétation
El Aghouat, une porte d’entrée dans le désert.

Eugène Fromentin se situe dans la mouvance orientaliste mais à la différence d’autres œuvres de ce thème pictural, la réalité algérienne est loin d’être magnifiée dans ce tableau. On ne remarque pas le raffinement des civilisations orientales, la richesse des tenues, l’allure altière des habitants, pourtant souvent mis en valeur par les orientalistes.
Cette toile présente l’Algérie intérieure comme un pays dur, dans lequel les conditions de vie des autochtones sont difficiles. La rue, que les récits de voyage présentent comme le cœur économique et social de la ville musulmane, est ici endormie. En effet, loin d’Alger, de la côte ou des montagnes de l’Atlas, El Aghouat constitue une porte d’entrée sur l’inconnu, sur un espace immense encore imparfaitement maîtrisé par les colons : le Sahara.
Cette toile engendre une curiosité importante pour des régions au climat et au paysage si singuliers. Cette représentation amène les spectateurs à porter un vif intérêt à l’Algérie car une telle vision ne peut laisser indifférent au début des années 1860. L’orientalisme ne se cantonne pas à une vision positive des territoires conquis mais repose également sur tous les éléments qui différencient l’Orient de l’Europe occidentale. A ce titre, des images plus négatives comme cette chaleur accablante, ces habitants naufragés aux portes du désert contribuent également à la fascination des Européens pour les territoires conquis.
Pour citer cet article
Vincent DOUMERC, « Une représentation orientaliste d'un village algérien », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/representation-orientaliste-village-algerien?i=877&d=1&c=outre-mer
Commentaires
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Histoire_image le 25/02/2013 à 10:02:34
Bonjour,

L'ouvrage de Barbara WRIGHT et James THOMPSON intitulé "Eugène FROMENTIN, Monographie révisée et catalogue des dessins" nous confirme qu'il s'agit d'un moment de repos, probablement la sieste du midi.

A bientôt,

Anne-Lise
Nute11a le 23/02/2013 à 09:02:11
Mais Eugène Fromentin ne voulait pas faire croire que les habitants était mort?
Histoire-image le 17/10/2011 à 12:10:56
Bonjour,

Eugène Fromentin a en fait rédigé deux ouvrages :
Un été dans le Sahara qui a été publié pour la première fois en 1856
et
Une année dans le Sahel, publié en 1858
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1030903

Anne-Lise
Luc Thi le 03/10/2011 à 04:10:40
Peut on comprendre la peinture de Fromentin « El Aghouat, une porte d’entrée dans le désert. » sans lire son livre « Un été au Sahara » ? (et non « un été au Sahel » cité dans la notice mais où il ne descend pas si au sud) où il décrit si justement la violence de cette « entrée » de l’armée française dans cette ville, moins d’un an avant la visite de Fromentin. Que peut il ressentir en peignant cette architecture saharienne alors qu’il écrit comment elle a été éventrée l’hiver d’avant (« une fois maitre du terrain, on creva la marabout ; on y poussa une pièce d’artillerie, on fit une embrasure en perçant le mur (…), on on ouvrit le feu contre la tour de l’est » « sur les deux mille et quelques cents cadavres qu’on releva les jours suivants, plus des deux tiers furent trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce » (Fromentin, p128-129 de l’ édition de 1902, lettre de juin 1853) et " Une rue de Laghouat » décrite par Théophile Gautier, d'après Fromentin, tait ces violences et ces destructions, inscrites dans les ruines de la ville et dans le cœur du peintre-écrivain.
Luc Thiébaut, Maison de la Méditerranée , Dijon

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