• Marche à travers un marais de la Guiane. [Tardieu l'aîné d'après William Blake]
  • Nègre suspendu vivant par les côtes. [Tardieu l'aîné d'après William Blake]
  • Extrait d'une lettre de Sévère Hérault adressée à sa soeur, Léonice.
  • Manière dont combattent les Nègres, entre les buissons.

Révoltes armées d'esclaves en Guyane

Date de publication : Avril 2007

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Contexte historique

La région des Guyanes, et particulièrement la colonie hollandaise qui rassemble près de 50 000 esclaves, se caractérise par des révoltes incessantes et de grande ampleur. Mis en échec, le Gouvernement de Surinam a pour seule solution de

conclure des traités reconnaissant comme peuples libres deux groupes d’esclaves rebelles, les Njuka (1760) et Saramaka (1762) qui s’établissent au-delà de la zone de colonisation. Sur le territoire français voisin, où ces événements ne sont pas sans répercussion, les esclaves bien moins nombreux se constituent aussi en bande pour fuir les plantations, créer de petites sociétés indépendantes et lutter contre la répression qui s’abat sur eux. Le phénomène du « grand marronnage » représente la remise en cause la plus radicale que les esclaves opposent au système esclavagiste qui fonde l’existence même de ces colonies.

De 1765 à 1793, un nouvel épisode de révolte oppose, dans la Cottica, un groupe de rebelles, conduits par le fugitif

Boni, à un corps de 800 volontaires européens, appuyés par une troupe d’élite regroupant des esclaves auxquels on a promis l’affranchissement. A l’issue de ces opérations, les rebelles survivants prennent collectivement le nom de leur chef Boni et cherchent

refuge en Guyane française où ils sont refusés à diverses reprises par les autorités (1776, 1837 et 1841). Ils sont reconnu à leur tour comme peuple libre par les deux colonies, en 1860.

Analyse des images

Marche à travers un marais de Guyane

Des soldats hollandais s’avancent, pris au piège des marécages, indécis sur la direction à prendre et redoutant l’attaque d’un ennemi invisible. Ils poursuivent, en Guyane hollandaise, les marrons, esclaves révoltés constitués en bandes, qui attaquent et détruisent les établissements coloniaux. Les fusils, les bras et les mains des soldats s’entrecroisent en lignes parallèles. Les regards égarés divergent sous la pluie oblique qui tombe d’une masse nuageuse menaçante. Embourbée dans ce marais équatorial inconnu, la troupe est prise sous le feu des marrons dissimulés dans le haut des palmiers, comme de fantastiques insectes.

L’image est issue du récit des cinq années de guerre en Guyane publié en 1796 à Londres par John Gabriel Stedman, vétéran du corps de 800 hommes expédiés par le Stathouder de Hollande, en 1774. A partir d’une aquarelle de Stedman, le célèbre William Blake, poète, peintre et graveur anglais, imagine la guérilla dans les bois. Fervent partisan de l’abolition de la traite des Noirs et de l’esclavage, il est sensible à la lutte incessante des marrons pour la liberté.

Le cadrage rapproché du premier plan plonge le lecteur dans le vécu des militaires en campagne. Le profil brutal du colonel, tendu vers un invisible but, s’oppose à l’expression énigmatique du jeune chasseur noir, chargé de vérifier la hauteur d’eau du marais à la nage, en tête de la colonne. Les militaires utilisent souvent d’anciens marrons pour les guider en terrain inconnu et hostile, en échange d’une promesse de liberté. Derrière, comme le porteur noir, officiers et soldats de marine tiennent leurs armes et munitions sur la tête. Ils n’auront, quoi qu’il arrive, qu’un seul coup de fusil à tirer car, enfoncés dans l’eau, ils ne pourront recharger leur arme sans mouiller la platine. La baïonnette sera l’ultime recours.

Nègre suspendu vivant, par les côtes

Les autres eaux-fortes que Blake compose pour ce livre, révèlent, avec un réalisme sans précédent, les persécutions subies par les Noirs et les rapports entre maîtres et esclaves en Guyane hollandaise. La plus célèbre figure l’un des chefs des révoltés qui, suspendu vivant à une potence par les côtes, au moyen d’un crochet attaché à une chaîne, mit trois jours à mourir. Les cranes et os épars évoquent l’horreur du lieu d’exécution tandis que le bateau au large suggère la traite. A l’encontre de l’appréciation générale de laideur des Noirs, Blake les montrent tous d’une grande beauté. Originales ou copiées, comme ici pour la traduction française, ses images d’un modernisme visionnaire servent la cause de l’abolition.

Une battue contre les villages marrons de Simon Frossard en Guyane française

En 1809, Simon Frossard, ancien esclave devenu « marron » depuis plus de cinquante ans, a réussi à maintenir en vie une petite communauté de fugitifs, renforcée par les cultivateurs qui ont voulu échapper au rétablissement de l’esclavage en Guyane en 1802. Ayant appris à survivre dans l’environnement amazonien en adoptant le mode de vie des Amérindiens, pratiquant parfois vols et razzias dans les plantations, près de deux cents personnes, qui s’astreignent aussi à une rude discipline pour préserver le secret de leur existence. Avec des chefs expérimentés, ils ont créé des villages discrets à un peu plus de cinquante kilomètres du littoral : Jolie Terre commandé par Simon ; Couleuvre, commandé par Charlemagne, Berthier et Léveillé-Terrasson ; Sainte-Elisabeth, commandé par Georges « créole des Bois » et Paulin, commandé par ce même Paulin... C’est alors que la milice de Cayenne, chargée de la répression du grand marronnage et forte de 80 hommes armés, est lancée à leur poursuite. Sévère Hérault qui s’y trouve enrôlé décrit cette campagne dans plusieurs de ses lettres adressées à sa sœur : villages saccagés, cases incendiés, marrons poursuivis et achevés dans les bois, jusqu’à la capture de Simon Frossard dont la tête est ramenée à Cayenne pour y être exposée.

Manière dont combattent les Nègres, entre les Buissons

« Connaissant parfaitement les bois et toutes les rivières qu’on y trouve, il [Simon Frossard] ne s’égarait jamais et était toujours sûr de nous rencontrer dans les passages étroits et presque impraticables : c’était là que nous courions des risques extrêmes et que nous recevions des fusillades qui nous tuaient ou blessaient presque toujours quelqu’un. Aussitôt leur décharge faite, les brigands s’enfuyaient en poussant des cris de joie. Nous ripostions, mais sur qui ? Nous ne voyions personne. A vingt pas plus loin, nos coquins étaient encore embusqués et cachés dans d’épaisses broussailles et nous recevaient comme auparavant. C’est ainsi qu’ils faisaient la guerre. Malheur à celui qui eût tombé entre leurs mains, il eût été infailliblement massacré. »

Comme John Stedman, Sévère Hérault est frappé par les techniques de combat des marrons qui prennent toute leur efficacité dans le relief abrupt et sous le couvert forestier de la Guyane.

Interprétation

Le grand marronnage a eu pour conséquence durable de générer dans la région des Guyanes de nouveaux peuples, nés d’un refus de l’esclavage et qui constituent encore aujourd’hui des groupes porteurs d’une identité culturelle forte et originale. La mémoire de cette résistance des « Premiers Temps », portée par la tradition orale, en est l’une des expressions les plus marquantes.

Animations
Révoltes armées d'esclaves en Guyane
Bibliographie

Gabriel DEBIENUn Nantais à la chasse aux marrons en Guyane, octobre-décembre 1808Extrait de Enquêtes et documents.Vol.1., Nantes, Publications du Centre de recherches sur l'histoire de la France atlantique, 1971.
Richard PRICE et Sally PRICELes MarronsChateauneuf-le-Rouge, Vents d’ailleurs, 2003.
John GABRIEL, Richard PRICE et Sally PRICEStedman's Surinam: Life in an Eighteenth-Century Slave Society.The Hispanic American Historical Review, Vol.73, No.3 (Aug., 1993), pp.511-513
John Gabriel STEDMANVoyage à Surinam et dans l'intérieur de la Guyane...par le capitaine J. G. Stedman. Traduit de l'anglais par P.-F. Henry. Suivi du tableau de la colonie française de Cayenne [par Daniel LescallierParis, F. Buisson, an VII /1798-1799. ( 3 vol. in-8 ?+ 2 Atlas. In-4° ) Guide des sources de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitionsDirection des Archives de France, La documentation française, Paris, 2007.

Pour citer cet article
Luce-Marie ALBIGÈS et Françoise LEMAIRE, « Révoltes armées d'esclaves en Guyane », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/revoltes-armees-esclaves-guyane?i=781&id_sel=1400
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