Une révolution esthétique : le Balzac de Rodin

Date de publication : Mars 2013

Partager sur:

Contexte historique

Victoire d’une révolution esthétique

“ Vos photographies feront comprendre au monde mon Balzac ! ” s’exclame Rodin en 1908 quand il découvre les clichés nocturnes réalisés dans le jardin de Meudon par le jeune photographe pictorialiste Edward Steichen. Dix ans après l’un des scandales artistiques les plus retentissants du XIXe siècle, Rodin trouvait enfin dans les travaux de Steichen la réponse qu’il souhaitait adresser aux détracteurs du Balzac.
Cette statue que le sculpteur considérait comme la résultante de toute sa vie, le pivot même de son esthétique, avait été présentée en mai 1898 au Salon de la Nationale, où elle fut conspuée par une grande partie de la critique et du public et refusée par son commanditaire, la Société des gens de lettres.
Si l'œuvre a tant choqué, c’est qu’elle ébranlait la tradition de représentation monumentale des grands hommes. Après une fine recherche documentaire et iconographique, après des dizaines d’études de corps nus ou habillés, de têtes et de drapés, Rodin abandonna le projet d’un portrait ressemblant, élimina tout accessoire, tout attribut ou figure allégorique, pour mettre la vigueur de son modelé et le jeu des ombres et des lumières au seul service d’une représentation de la force créatrice de l’écrivain visionnaire.

Analyse des images

Le véritable sujet du monument

Basculé en arrière, détournant sa tête altière, drapé dans son ample robe de chambre, ce colosse semble par la puissance de son seul regard pénétrer les mystères d’un monde dont il se tient à distance. En découvrant le monument à Balzac, le polémiste Henri Rochefort avait déclaré en mai 1898 : “ Jamais on n'a eu l’idée d’extraire ainsi la cervelle d’un homme et de la lui appliquer sur la figure ! ” Ce commentaire provocateur avait le mérite de mettre en valeur la recherche du sculpteur, qui voulait réaliser un portrait moral plus que physique de l’écrivain.
Au sommet de ce “ menhir ”, la tête léonine sur laquelle s’arrêtent les yeux du spectateur n’est plus véritablement humaine : “ c’est le visage de celui qui a vu toute la comédie humaine ”, écrira Georges Rodenbach. “ C’était la création elle-même, qui se servait de la forme de Balzac pour se manifester ; c’était la création dans son arrogance, son orgueil, sa griserie, son ivresse (Rilke). ” Le monument est devenu la personnification d’une abstraction.

Interprétation

Affaire Balzac, affaire Dreyfus

En opérant cette révolution esthétique, Rodin reçoit le soutien de nombreux intellectuels et artistes progressistes, engagés à ce moment aux côtés de Dreyfus et Zola, comme Clemenceau, Monet, Courteline, Anatole France, Charles Péguy, Emile Gallé, André Gide… Ceux-ci avaient déjà réuni assez de signatures et d’argent pour envisager d’édifier le monument en bronze dans Paris, quand Rodin refusa leur soutien. Avant tout soucieux de son œuvre, l’artiste demeurait indifférent à l’affaire Dreyfus, et craignait de voir sa sculpture associée au combat politique majeur de l’époque : tous les souscripeturs, à l’exception de Forain, étant dreyfusards. Inquiet de cette rencontre des deux “ affaires ”, il préféra retirer son plâtre à Meudon (où Steichen réalisa ses prises de vue nocturnes) et renoncer à l’installation du monument dans Paris. Il fallut attendre juillet 1939 pour voir le grand bronze de Rodin être érigé dans la capitale, au carrefour des boulevards Raspail et du Montparnasse.

Bibliographie

Geneviève BRESC-BAUTIER et Xavier DECTOT (dir.) Art ou politique ? Arcs, statues et colonnes de Paris Action artistique de la Ville de Paris, 1999.
Antoinette ROMAIN (dir.) 1898 : le Balzac de Rodin Paris, musée Rodin, 1998.
Ruth BUTLER Rodin, la solitude du génie . Première édition Rodin. The Shape of Genius , Londres, Yale University Press, 1993. Trad. de l’anglais par Dennis CollinsParis, Gallimard-Musée Rodin, 1998
Yves GAGNEUX (dir.) L’Artiste selon Balzac : Entre la toise du savant et le vertige du fou Paris, Judith Meyer-Petit, maison de Balzac, Paris-musées, 1999.
June Ellen HARGROVE Les Statues de Paris. La représentation des grands hommes dans les rues et sur les places de Paris Anvers-Paris, Fonds Mercator-Albin Michel, 1989.

Pour citer cet article
Frédérique LESEUR, « Une révolution esthétique : le Balzac de Rodin », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/revolution-esthetique-balzac-rodin?c=scandale&d=1&i=338&type_analyse=0&oe_zoom=563&id_sel=563
Commentaires

Albums liés