Sarah Bernhardt par Nadar

Auteur : Robert FOHR

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Contexte historique

Inventée par Nicéphore Niepce au début des années 1820, perfectionnée par les inventions de Daguerre et de Talbot, la photographie est de toutes les innovations technologiques du XIXe siècle celle qui a probablement le plus pesé sur l’évolution de l’art, en particulier de la peinture. La question se posa en effet rapidement de savoir si la photographie se réduisait à une technique de reproduction ou si elle pouvait être considérée comme un moyen d’expression plastique à part entière.

Problème d’autant plus délicat que la photographie intervenait à un moment où s’imposait la nécessité de considérer le monde extérieur d’un œil nouveau et objectif, mais que par ailleurs, comme le rapporte ironiquement Baudelaire dans son Salon de 1859, le credo artistique de l’époque était que « l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature ». Dans ces conditions, la photographie aurait dû apparaître comme le premier des arts, alors que l’opinion générale demeurait réservée quant à cette possibilité, ce que le même Baudelaire résume en ces termes : « Un moyen industriel ne peut prétendre à l’art, dont la vocation est d’exprimer le beau. »

Analyse des images

Sarah Bernhardt n’était encore qu’une jeune actrice lorsque Nadar fit d’elle une série de portraits en 1864. Installé à cette époque boulevard des Capucines, le photographe était déjà passé au stade de la production industrielle, et les portraits de cette qualité se faisaient plus rares.

Son cliché nous renvoie l’image d’une magnifique jeune femme au regard mélancolique. Accoudée à une colonne, les épaules nues, elle est drapée dans un ample burnous blanc qui rappelle le goût de l’époque pour l’Orient. Son visage est doucement modelé par un éclairage latéral, caractéristique des portraits de Nadar. Aucun détail superflu ne détourne l’attention du spectateur de ce modèle dont la rayonnante beauté laisse pressentir le grand destin. En effet, à la différence de ce qui se pratiquait alors dans les autres ateliers, le décor se ramène ici à presque rien, et pour tout bijou Sarah Bernhardt porte un camée à l’oreille.

La simplicité de ce portrait contraste avec ceux réalisés plus tard par Paul Nadar, le fils de Félix, où l’actrice, au faîte de sa carrière, étincelait dans la splendeur de ses costumes de scène. Mais incontestablement, les portraits réalisés par les deux photographes ont contribué à forger l’aura de Sarah Bernhardt, la première actrice probablement à avoir su s’affranchir du mépris relatif dans lequel était encore tenu son métier et conquérir un statut de vedette avant la lettre, annonçant de loin les stars de l’époque du cinéma…

Interprétation

En 1864, à l’époque de ce portrait, de nombreuses personnalités du monde de la littérature et des arts, tels George Sand, Delacroix et Berlioz, Daumier et Gustave Doré, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, les sculpteurs Auguste Préault et Emmanuel Frémiet, etc., avaient déjà posé devant les appareils de Félix Nadar. Son atelier était vite devenu l’un des plus courus de Paris en raison de la qualité exceptionnelle de ses portraits, qui exprimaient avec beaucoup de dépouillement la personnalité du modèle sans s’attarder sur la représentation de son statut social.

Personnalité à tous égards pionnière, le photographe s’illustra également à partir de 1862 dans le domaine de la navigation aérienne contrôlée au moyen de ballons plus lourds que l’air (activité gentiment raillée par Daumier dans une lithographie intitulée Nadar élevant la photographie à la hauteur de l’art, 1862)…

Les portraits de Nadar comptent ainsi parmi les premiers témoignages des possibilités artistiques de la photographie, notamment par la maîtrise de l’éclairage. Dès 1850, la photographie est d’ailleurs présente dans une section artistique de l’Exposition universelle. Mais c’est en tant que technique de reproduction de la nature que son apparition fut une vraie révolution, d’une part parce qu’elle permit notamment au plus grand nombre de posséder un portrait, privilège jusque-là réservé aux fortunés, d’autre part et surtout parce que, comme l’écrit Walter Benjamin en 1930, on devait se demander « si cette invention même ne transformait pas le caractère général de l’art », en le contraignant à s’engager sur d’autres voies que la reproduction exacte de la nature.

Bibliographie

COLLECTIF, Nadar. Les années créatrices 1854-1860, catalogue de l’exposition, Paris, musée d’Orsay, New York, Metropolitan Museum, 1994-1995.

Pour citer cet article
Robert FOHR, « Sarah Bernhardt par Nadar », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/sarah-bernhardt-nadar?i=63
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