Les statues du Pont au change

Date de publication : Avril 2016
Auteur : Jean HUBAC

Inspecteur d'Académie Directeur académique adjoint

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Contexte historique

Dire l’autorité royale

Le 10 mai 1643 mourait Louis XIII, confiant le gouvernement du royaume à un conseil de régence jusqu’à la majorité de son fils, âgé de seulement cinq ans. Anne d’Autriche, veuve royale et mère du jeune Louis XIV, s’appuya sur le parlement de Paris pour faire casser le testament de son époux défunt et assurer seule la régence. Les représentations de la reine, à la fois mère du roi et régente, portent la marque de la quête d’une légitimité dynastique pour asseoir le pouvoir souverain en temps de minorité royale. Infante d’Espagne devenue reine de France en 1615, Anne d’Autriche n’a pourtant donné d’héritier à la couronne qu’en 1638, avec la naissance tant attendue de Louis Dieudonné. Longtemps attachée à son pays natal, Anne d’Autriche se convertit à la cause française de manière entière et définitive en devenant mère du futur roi de France. En 1643, elle endossa le rôle de régente par nécessité, par défense des intérêts dynastiques et peut-être aussi par goût pour l’exercice de l’autorité souveraine.

Anne d’Autriche décida de faire édifier un monument à la gloire de la monarchie dans l’espace public parisien (ou de modifier la destination initiale d’un monument conçu avant la mort de Louis XIII). Elle confia à Guillain Simon la réalisation d’un groupe sculpté de trois personnes qui prit place en 1647 dans un monument spécialement construit à l’entrée du Pont au change, qui reliait la rive droite à l’île de la Cité. Évoquant l’architecture éphémère des entrées royales de la Renaissance, le monument vertical présentait dans sa partie basse un bas-relief de pierre qui faisait probablement allusion à la victoire de Rocroi (1643) et dans sa partie principale une imposante niche abritant le groupe royal sculpté. Le jeune Louis XIV y était placé sur un piédestal, sous une Renommée et entre ses parents, Louis XIII et Anne d’Autriche. Le monument fut démembré en 1787 et les statues sont actuellement présentées au musée du Louvre dans leurs positions respectives et telles qu’elles devaient se présenter aux yeux du badaud parisien.

Analyse des images

Une famille royale

Sculpté avec finesse à une échelle légèrement supérieure à la réalité, le groupe met en scène une famille royale unie par le sang. Tous trois vêtus de manteaux d’hermine fleurdelisés et portant le sceptre, Louis XIV, Louis XIII et Anne d’Autriche partagent une même souveraineté. La circulation du regard est guidée par la transmission de l’autorité et la mise en scène de la régence : le roi défunt pointe du doigt et ordonne quelque chose, la reine semble l’accepter la main sur le cœur, le petit roi paraît bénir la scène de son sceptre dirigé vers le bas. Par leur volume, les statues imposent au spectateur une impression de puissance, qui renforce la thématique traitée. La sérénité des traits des protagonistes montre aussi que la transmission du pouvoir se passe normalement, selon un ordonnancement incontestable. Les deux rois apparaissent dans des tenues et postures similaires (le manteau royal, bottes aux pieds, une jambe en avant), tandis qu’Anne d’Autriche a délaissé les attributs traditionnels de la viduité qu’elle arbore dans de nombreuses représentations contemporaines au profit de vêtements directement identifiés à la qualité royale de celle qui les porte.

Interprétation

Le pouvoir par le sang

Les portraits en pied offrent au regard une vision harmonieuse de la succession dynastique. Habilement, le jeune Louis XIV semble tirer sa légitimité de ses deux parents, alors que sa mère – qui assure la régence en son nom – tire sa légitimité de lui. Le triangle royal est présenté comme équilatéral en dignité et en légitimité. L’impression de concorde civile qui en découle devait faire partager aux Parisiens l’idée d’un ordre social fondé sur un exercice inspiré de l’autorité royale. « Il s’agit d’une forme tout à fait nouvelle de portrait officiel monumental en sculpture ; à travers cette représentation, dans son geste performatif toujours rejoué, Anne d’Autriche s’adresse à tout moment au peuple et au public, en l’occurrence aux passants, en cherchant un soutien auprès d’eux. Elle apparaît dans une pose héroïque, en femme forte de la politique, en représentante de la dynastie qui assume une responsabilité individuelle. » (Barbara Gaehtgens).

L’affirmation monumentale de la souveraineté n’était cependant pas suffisante pour convaincre les Parisiens, et en particulier les parlementaires qui occupaient une place stratégique sur l’île de la Cité – et donc à l’autre bout du Pont au change… –, que le pouvoir exercé était exempt de critique et hors de portée de tout jugement humain. En 1648, un an après l’achèvement du monument, la Fronde secouait la capitale…

Anne d’Autriche – en réalité personne centrale de cette mise en scène – se posait ainsi en reine qui avait besoin de redire la légitimité de son autorité. On comprend que l’érection du monument revêtît un sens particulier dans le contexte de la régence, alors même que des mécontentements s’exprimaient depuis 1643 et que les parlementaires allaient profiter de la fragilité institutionnelle pour étendre le champ de leurs compétences dès 1648.

Bibliographie

Pierre CHEVALLIER, Louis XIII, roi cornélien, Fayard, Paris, 1979.
Chantal GRELL (dir.), Anne d’Autriche. Infante d’Espagne et reine de France, Perrin-Centro de Estudios Europa Hispánica-Centre de recherche du château de Versailles, Paris-Madrid-Versailles, 2009. Voir en particulier la contribution de Barbara GAEHTGENS, « Les portraits d’Anne d’Autriche », pages 209-241.
Ruth KLEINMAN, Anne d’Autriche, Fayard, Paris, 1993.
Jean-Christian PETITFILS, Louis XIII, Perrin, Paris, 2008.

Pour citer cet article
Jean HUBAC, « Les statues du Pont au change », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Mai 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/statues-pont-change
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