• Intérieur de l'atelier de David au Collège des Quatre-Nations.

    Léon Matthieu COCHEREAU (1793 - 1817)

  • Etude d'homme nu d'après le modèle.

    Gustave MOREAU (1826 - 1898)

  • Une classe de l'Académie Julian vers 1892.

    ANONYME

Le travail en atelier devant le modèle vivant

Date de publication : Février 2008

Docteur en Histoire de l'art

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Contexte historique

La formation académique de l’artiste

Depuis l’antiquité, la connaissance du corps humain a représenté la base de l’apprentissage du métier d’artiste. Dans les académies modernes, elle était enseignée de plusieurs façons, à la fois par des cours théoriques et des leçons pratiques. Celles-ci étaient de deux sortes : d’après les sculptures antiques, présentant le nu idéalisé, puis d’après le modèle vivant. Les trois documents réunis ici révèlent cette part essentielle du dessin d’après le modèle en chair et en os dans des ateliers du début à la fin du XIXe siècle. Que ce soit dans l’atelier d’un maître prestigieux comme Jacques Louis David au Collège des Quatre Nations, ou dans les classes de l’Académie Julian fondée en 1873, l’étude du nu masculin et féminin représentait l’un des exercices fondamentaux de l’apprentissage des peintres et des sculpteurs. Longtemps, cette connaissance a été réservée à un public masculin. Les femmes n’ont pu faire que leur apparition officielle sur les bancs des ateliers des Beaux-Arts qu’à partir de 1897, tandis qu’elles étaient déjà reçues dans les écoles libres telles que l’Académie Julian. Les modèles employés pour ces exercices étaient des professionnels, souvent d’origine étrangère comme le jeune polonais qu’employait David. Le professeur désignait la pose qui était conservée pendant plusieurs semaines et faisait l’objet d’une correction générale par le maître

Analyse des images

La place du modèle dans les ateliers

La figure du modèle occupait une place centrale dans les ateliers. Sujet d’étude et de connaissance anatomique, le corps est au centre de l’apprentissage des artistes. L’œuvre représentant l’intérieur de l’atelier de David met en scène plusieurs élèves affairés à l’étude de l’anatomie du modèle masculin figé dans sa pose contemplative. Tous sont occupés, qui en peignant, qui en dessinant, à saisir cette musculature. De ces travaux ressortiront des études qui ressemblaient peut-être à celle de Gustave Moreau quelques décennies plus tard. L’enseignement académique a perpétué une retranscription très idéalisée du corps, dans l’héritage de la tradition gréco-romaine. Dessinée par Gustave Moreau, cette académie – terminologie employée pour qualifier les travaux d’école – est typique des exercices imposés aux jeunes artistes à l’Ecole des Beaux-Arts au XIXe siècle. La pose n’était pas naturelle mais entendait former les élèves à la maîtrise des postures nécessaires à la réalisation de la peinture d’histoire et au passage du Concours de Rome, le plus prestigieux des concours de l’Académie. Par opposition, l’enseignement dispensé dans les académies libres du XIXe siècle, comme Julian, prônait un rapport plus réaliste au corps. La photographie prise dans les années 1890 révèle la présence d’un modèle féminin, nue parmi une assemblée d’élèves réunis autour du professeur. Autour des chevalets, la palette à la main, ils ont interrompu la séance de pose. Le modèle ici n’apparaît comme cette beauté classique que l’on retrouve dans les dessins des étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts. Avec son chignon ramassé, la jeune femme évoque la physionomie des danseuses de cabaret dans les toiles des artistes indépendants de la seconde moitié du XIXe siècle, comme Toulouse-Lautrec, Edouard Manet ou Edgar Degas. La vie des femmes modèles n’était pas simple à cette époque. Souvent considérées comme des femmes de petite vertu, elles ne bénéficiaient pas de la même respectabilité que les modèles masculins. La supériorité attribuée traditionnellement à l’anatomie masculine sur le corps de la femme resta l’une des constantes de la peinture académique durant tout le XIXe siècle.

Interprétation

L’évolution de la représentation du corps au XIXe siècle

L’image du corps idéalisé, telle que la pratiquèrent les élèves de Jacques Louis David ou de l’Ecole des Beaux-Arts, a été mise au point durant l’Antiquité. Tout au long de la période moderne, elle avait été encouragée par des théoriciens tels que Winckelmann et entretenue par le primat donné à la grande peinture d’histoire, genre littéraire et religieux qui occupait la première place dans la hiérarchie des genres codifiée par Félibien au XVIIe siècle. Perpétuant cet héritage, le nu idéal occupait toujours une place essentielle dans la tradition picturale au XIXe siècle. David, dont l’atelier fut prolifique, avait placé l’étude d’après le nu au cœur de ses réflexions théoriques. Dans une déclamation célèbre sur l’une de ses toiles majeures, Les Sabines (Paris, Musée du Louvre), il prônait encore la nécessité d’imiter les anciens et d’apprendre d’eux la mise en valeur du corps par la nudité, une nudité héroïsée et enjolivée par l’esprit de l’artiste. Cette idéalisation néoclassique a été largement perpétuée dans les travaux académiques tout au long du siècle. La référence aux canons de la plastique gréco-romaine demeurait la règle dans un processus d’apprentissage que devait conduire au Prix de Rome. Cependant, le XIXe siècle fut aussi celui d’un changement historique dans la représentation du corps humain. En parallèle de la démocratisation du statut de l’artiste, et de l’émergence de nouvelles tendances comme le réalisme et l’impressionnisme, la représentation du corps par les artistes indépendants s’est défaite des principes de l’idéalisation néoclassique, en favorisant le dépassement du clivage judéo-chrétien entre le beau – expression de la perfection divine – et laid – expression la déchéance morale.

Bibliographie

Alain CORBIN (dir.)Histoire du corps, De la Révolution à la Grande GuerreVol. 2, Paris, Le Seuil, 2005.
Annie JACQUES et Emmanuel SCHWARTZLes Beaux-Arts, de l’Académie aux Quat’z’artsCollections Beaux-Arts Histoire, Ecole Nationale Supérieure des beaux-Arts, 2001.
Nadeije LANEYRIE-DAGENL’invention du corpsFlammarion, coll.Tout l’Art, 2006.
Anne MARTIN-FUGIERLa Vie d’artiste au XIXe siècleParis, Audibert, 2007.

Pour citer cet article
Claire MAINGON, « Le travail en atelier devant le modèle vivant », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 23 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/travail-atelier-devant-modele-vivant?i=848&d=31&t=332
Commentaires
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rosalie le 28/01/2014 à 09:01:45
Bonjour,
J'adore votre site. Ce serait bien d'avoir plus d'études sur Gustave Moreau.
R.

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