• Le peuple enchaîné.

    Pierre DUKERCY pseudonyme de Pierre MEJECAZE (1888 - 1945)

  • Les écraseurs - les écrasés.

    Pierre DUKERCY pseudonyme de Pierre MEJECAZE (1888 - 1945)

L'Union des gauches de 1932

Date de publication : Mars 2007

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Contexte historique
Le retour du parti radical au pouvoir : l’Union des gauches de 1932

L’expérience du Cartel des gauches a laissé un souvenir très mitigé à ses acteurs principaux et aux Français. Le poids des milieux d’affaires qui ont empêché Herriot de sortir la France de la crise financière, tout comme les désaccords de fond entre radicaux et socialistes, ont eu raison de la coalition – en dépit des actes symboliques pour défendre la laïcité (rupture diplomatique avec le Vatican), la paix internationale (reconnaissance de l’U.R.S.S.) ou la mémoire des luttes ouvrières (transfert des cendres de Jaurès au Panthéon).

Les années Poincaré (1926-1928) ont vu le retour de la stabilité économique, avant que le krach de 1929 ne plonge la planète dans la crise. Les années Tardieu (1929-1932) ont, elles, été marquées par sa volonté de réduire le pouvoir du Parlement, position politique dangereuse au moment même où l’antiparlementarisme populaire et les ligues se développaient. En dépit de sa politique de grands travaux (ligne Maginot), Tardieu ne paraît pas prendre la mesure du danger : la France reste, selon lui, « un îlot de prospérité dans un monde en crise ».

Ce n’est l’analyse ni des radicaux, ni des socialistes, qui se résolvent à nouveau à bâtir une union, strictement électorale cette fois-ci, sans programme commun. La nette victoire de la gauche aux élections de 1932, soulignée par le progrès spectaculaire de la S.F.I.O., qui recueille le plus grand nombre de voix, ne garantit pourtant pas la conduite d’une politique de gauche.
Analyse des images
Images d’une France coupée en deux

Les deux affiches dessinées par Dukercy pour la campagne électorale de 1932 sont typiques des années 1930 : slogan et composition, plus simples, illustrent avec virulence un antagonisme politique profond. Le caricaturiste propose à nouveau à la vindicte populaire une liste de personnalités politiques.

Ainsi, dans l’affiche « Le peuple enchaîné », on reconnaît parfaitement Louis Marin, au centre du dessin, dirigeant de l’Union républicaine démocratique (U.R.D.) accompagné de Paul Painlevé (1863-1933) avec sa mèche. Les deux chevaux de tête sont tout aussi connus : il s’agit, à gauche, d’André Tardieu et à droite, de Pierre Laval (1883-1945). L’attelage est complété par l’immense André Maginot et par Paul Reynaud (1878-1966), dont la petite taille et les traits asiates étaient la cible favorite des caricatures de l’époque. Le « peuple » traîné et enchaîné en une file de prisonniers de la Grande Guerre ou de bagnards se fond dans les tons gris, tandis que ressort le jaune morbide de la prospérité conduite au petit trot des vainqueurs.

Dans l’affiche « Les écraseurs. Les écrasés », le peuple est cette fois-ci littéralement amputé, sa souffrance et son malheur sont rendus par les horribles rictus, la stupeur, la fuite éperdue. Ouvriers, paysans, jeunes femmes modernes, sont les victimes du sombre train de la Réaction, qui file à grande vitesse vers la gauche – dans le sens contraire à la lecture, à l’opposé du progrès. Le rouge du ciel ne promet donc pas d’avenir radieux, mais annonce un crépuscule sanglant. Cette fois, si Louis Marin est en tête et l’U.R.D. toujours dénoncée, c’est Tardieu qui pilote, assisté de Laval. Sur le toit, Pétain sonne la charge sabre au clair. Reynaud, Painlevé et Maginot sont également à bord de la locomotive.
Interprétation
La dénonciation de l’adversaire sur fond de crise morale et politique

L’ironie virulente est le moteur essentiel des deux dessins, qui opposent « triomphe de la prospérité » et « convoi de la bonne humeur » au « peuple enchaîné » ou « écrasé ». Le ton est moins pédagogique, l’image beaucoup plus dynamique que dans les affiches élaborées par Dukercy dans les années 1920. La violence de la confrontation directe entre élite politique (de droite) et population – dramatique – symbolise bien l’atmosphère de crise des années 1930.

Au fouet de Marin, tellement ivre de son triomphe d’imperator romain sur les partis de droite qu’il ne voit pas la France qui trébuche derrière lui, répondent les fumées du train de la modernité qui laisse en marche les Français, en pleine crise économique. La joie lisible sur le visage des hommes politiques contraste avec le désarroi et la confiance brisée de la population, asservie ou humiliée. Les radicaux-socialistes en appellent donc à la révolte électorale des Français contre le cynisme supposé d’une droite qui serait soumise aux intérêts du seul Capital.

Mais la coalition de gauche est encore plus fragile qu’en 1924. L’hésitation constante des radicaux, qui préfèrent gouverner au centre avec le soutien limité des socialistes ou de la droite modérée, contredit totalement la fracture entre droite et gauche mise en images par Dukercy pour les besoins de la campagne électorale.
Bibliographie
Maurice AGULHON, La République, tome I (1880-1932), Paris, Hachette, coll. « Pluriel », nouvelle édition augmentée, 1990.
Serge BERSTEIN, Histoire du parti radical, Paris, P.F.N.S.P., 1982.
Dominique BORNE et Henri DUBIEF, La Crise des années 1930 (1929-1938), Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1989.
Jean-François SIRINELLI (dir.), Les Droites françaises, de la Révolution à nos jours, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 1992.
Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « L'Union des gauches de 1932 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 31 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/union-gauches-1932?i=772&d=1&a=578&id_sel=1384
Commentaires
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Histoire-image le 23/09/2011 à 03:09:46
@AlbanP
Vous avez tout à fait raison. Il y a bien inversion et le texte a été corrigé. Veuillez excuser le retard dans la modification.
Merci pour votre œil avisé.
Bien cordialement
Benoît
AlbanP le 23/09/2011 à 12:09:47
J'avais déjà signalé, il y a bien longtemps, ce que je pense être une erreur dans l'identification des personnages. A l'occasion de votre nouvelle lettre qui mentionne ces deux affiches, je me permets de vous envoyer de nouveau mon observation.
Dans les deux affiches Laval est identifié comme étant Reynaud et vice versa...
Bien cordialement et merci pour vos analyses.
Alban Poirier

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