L’affiche, arme fatale de la guerre civile russe

Date de publication : avril 2019

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Contexte historique

La révolution en état de siège

Les bolcheviks ont pris le pouvoir grâce à un habile coup d’État, mais il leur reste une nation entière à conquérir. Ils ont pour eux un prolétariat assoiffé de revanche sociale et de jeunes artistes qui, tel Dmitri Ivanovitch Melnikov (1889-1956), s’engagent de façon précoce et active du côté « rouge ». Ayant achevé ses études artistiques à Moscou en 1917, il est plongé immédiatement dans le bain politique. Il tire parti des hésitations de la vieille garde qui au mieux redoute les bolcheviks, les hait le plus souvent. Il fait donc partie des peintres recrutés pour assurer l’exécution des décors des grandes manifestations lors des fêtes (premier Mai) ou des anniversaires (commune de Paris, révolution d’Octobre). Il profite aussi du budget important assigné à la propagande pour réaliser plusieurs affiches comme À bas le capital, vive la dictature du prolétariat (1920).

En 1919-1920, date probable de création de cette affiche, la guerre civile fait rage en Russie. Le coup d’État d’Octobre et surtout la dispersion brutale de l’Assemblée constituante le 8 janvier 1918, puis la paix séparée de Brest-Litovsk le 3 mars 1918, ont levé une armée hétéroclite d’opposants au nouveau régime. Plus personne ne se soucie des Romanov, exécutés à Ekaterinbourg le 16 juillet 1918 dans une certaine indifférence. Une vingtaine de pouvoirs locaux se réclament de la Constituante, unifiés bientôt à Oufa sous la direction des députés conservateurs, puis à Omsk sous la férule de l’amiral Koltchak. Les socialistes-révolutionnaires, parti historiquement lié au terrorisme, lancent des soulèvements partout sur le territoire, tandis que les anarchistes de Makhno résistent en Ukraine à la fois aux occupants allemands, aux nationalistes  et aux armées blanches. Les mencheviks instituent un gouvernement soviétique en Géorgie. Les nationalistes ukrainiens (Petlioura), baltes, finlandais se libèrent de la tutelle impériale par les armes. Et les puissances étrangères finissent par s’allier pour à la fois abattre le spectre du communisme et se tailler des parts de l’économie nationale. Britanniques au nord, Polonais et Allemands en Ukraine, Français à Odessa et Sébastopol, et une coalition des armées française, japonaise, américaine dirigée par le général Janin en Sibérie sont les piliers de « l’intervention étrangère ». Au milieu de ces uniformes bigarrés, la légion tchèque et slovaque fait régner la terreur en 1918 en Sibérie, et les déserteurs paysans de tous les camps, les « Verts », diffusent la violence dans les moindres parcelles du pays.

Analyse des images

Le capitalisme, voilà l’ennemi

La composition dynamique de cette image verticale associe une multiplicité d’éléments dans un nuancier privilégiant les couleurs primaires rouge, jaune, blanc et noir. Il n’est pas sûr que le titre aujourd’hui donné au dessin de Melnikov l’ait été à l’époque ; en revanche, on peut clairement lire les lettres majuscules RSFSR au-dessus de la sorte de colline, ce qui plaide pour une création avant la fondation de l’URSS fin 1922. On distingue à l’autre bout de l’affiche, en bas à droite, deux discrets traits noirs formant une faucille et un marteau, et on devine le slogan « Tout le pouvoir aux Soviets » sur une banderole. Ces éléments suffisent à exposer le contexte de la lutte mise en scène. Elle oppose un géant mécanique en train de plier sous les assauts d’une masse rouge d’où se détachent des silhouettes d’ouvrier et surtout de soldats de l’Armée rouge, reconnaissables à leur coiffe triangulaire molle, la boudionovka. Le géant porte un haut-de-forme, emblème du capitaliste en Russie, ici constitué de deux immeubles, tout comme ses jambes, et de bras en formes de grues. En revanche, difficile d’identifier à quoi se réfère le corps. Ce terrain industriel est relevé d’un aspect technologique avec le vol d’avions de deux chasse souligné par des traits indiquant la vitesse, et de l’intéressante reconfiguration d’un symbole majeur de l’iconographie ouvrière : le soleil de l’avenir radieux. Au lieu d’être placé à droite, au bout du sens de lecture, il irradie avec des ondes circulaires bien visibles la scène depuis la gauche. Si l’on ajoute le fait que le terrain de lutte est sphérique, il apparaît que le message ne concerne pas que la Russie en guerre civile mais le monde entier embrasé par la « lueur venue de l’Est ».

Interprétation

La guerre des images

L’essentiel des avant-gardes esthétiques se rallie, un temps au moins, à la révolution des bolcheviks. Les Russes ne les ont d’ailleurs pas attendu pour étendre leur critique virulente du tsar, une « araignée s’abreuvant du sang du peuple » à d’autres adversaires désignés comme le clergé ou les entrepreneurs. La délégitimation de la figure impériale du fait de l’affaire Raspoutine a conduit à l’éclatement au printemps 1917 d’une première glasnost où la violence verbale et symbolique a atteint des sommets. L’affiche de Melnikov est remarquable car elle utilise à la fois des codes iconographiques classiques du monde ouvrier – les usines, les grues – et un imaginaire en plein développement, celui de l’anticipation avec les avions, les rayons et les robots. Plus que jamais, la révolution doit être mondiale et la refondation de l’humanité totale. On peut déceler aussi une influence directe du défi de représentation de la guerre moderne. L’audace esthétique d’une partie de la production « rouge » séduit aujourd’hui notre œil qui a incorporé les leçons graphiques de l’art du XXe siècle. Pendant la guerre civile, elle permettait une reconnaissance immédiate d’un style mais ne garantissait pas une lecture enthousiaste ni un impact décisif. Outre l’unicité du chef, la fermeté de l’idéologie, la discipline de fer et une politique mêlant promotion sociale et répression politique très brutale, les bolcheviks se sont imposés en 1921 en gagnant la guerre des images. Ils sont parvenus à saturer l’espace public et l’horizon politique avec leurs slogans simples, leur manichéisme efficace, les couleurs innovantes d’un horizon forcément radieux.

Bibliographie

Alain Blum, Sophie Cœuré, Sabine Dullin (dir.), Et 1917 devient révolution, Paris, BDIC-Seuil, 2017.Gianni Haver, Jean-François Fayet, Valérie Gorin, Emilia Koustova (dir.), Le spectacle de la Révolution. La culture visuelle des commémorations d’Octobre, Lausanne, Antipodes, 2017.Jonathan D. Smele, The Russian Civil Wars, 1916-1926. Ten Years that Schoked the World, Oxford University Press, 2016.

 

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « L’affiche, arme fatale de la guerre civile russe », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 20 juin 2019. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/affiche-arme-fatale-guerre-civile-russe
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