Afficher le risque radioactif dans l’industrie nucléaire des années soixante | Histoire et analyse d'images et oeuvres

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Afficher le risque radioactif dans l’industrie nucléaire des années soixante

Date de publication : novembre 2019

Aurélien Portelli, enseignant-chercheur à MINES ParisTech - PSL / Frédérick Lamare, archiviste du centre CEA de Marcoule

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Contexte historique

Au début des années soixante, le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) exploite, dans le centre nucléaire de Marcoule (département du Gard), la première génération de réacteurs de dimension industrielle et une usine d’extraction du plutonium. Ces installations fabriquent le combustible nécessaire à la bombe atomique et servent de prototype pour produire de l’électricité. En matière de sécurité, le CEA est confronté à des problèmes inédits, car il faut protéger les travailleurs de quantités croissantes de matières radioactives. Cette tâche incombe au Service de Protection contre les Radiations (SPR), qui assure la radioprotection du personnel, l’évacuation des déchets radioactifs, la décontamination des locaux et du matériel, et la surveillance de l’environnement.

Le SPR se charge également de l’éducation des travailleurs et du grand public en matière de risques radioactifs. Pour les radioprotectionnistes, le public, parmi lequel les agents du CEA sont recrutés, a peur du nucléaire depuis le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki. Même si l’atome civil suscite à cette époque une très faible opposition en France, les réticences des populations, si elles ne sont pas résorbées, peuvent freiner l’expansion de la filière. Le SPR conçoit donc un programme d’éducation, décliné en deux formats. Le premier, contenant des informations générales, s’adresse au grand public. Le second, plus spécialisé, est destiné aux travailleurs du nucléaire. 

La mise en œuvre de ce programme bénéficie des talents artistiques de Jacques Castan (1929-2014). Né en Avignon, Castan s’exerce au dessin dès son enfance et entre dans un cabinet d’architecte, où il apprend le métier de dessinateur-projeteur. A vingt ans, il se rend à Paris et trouve un emploi dans une entreprise de BTP. Souhaitant revenir dans le Sud, Castan postule en 1957 à Marcoule, où il est engagé comme dessinateur au SPR. Après avoir rejoint le service, il travaille d’abord sur le projet des fosses à déchets. La direction du centre remarque alors son coup de crayon et lui demande d’illustrer ses campagnes de sécurité. A partir de 1959, Castan réalise des plaquettes, une bande dessinée, un jeu de société, une peinture murale dans le bâtiment du SPR et des affiches sur les risques radioactifs. En traduisant les messages doctrinaires des radioprotectionnistes, Castan nous livre un monde peuplé de figures disparates, issues des récits mythologiques, des contes merveilleux, de la science-fiction ou de l’imaginaire médiéval, comme dans cette affiche de 1962, intitulée Contre chaque danger… une protection !

Analyse des images

L’affiche présente au premier plan un soudeur et un agent de Marcoule. Chaque travailleur porte une tenue de protection adaptée à son activité professionnelle. Castan utilise la même palette chromatique pour représenter les deux personnages, de blanc et de rouge vêtus. La couleur jaune est quant à elle employée pour figurer les étincelles qui jaillissent du poste à souder, le contenu des éprouvettes et les traits qui les entourent. Le jaune se reflète également sur les protections oculaires des masques. L’affichiste, en recourant au même procédé pour montrer le risque de brûlure et le risque radioactif, banalise ce dernier. La radioactivité devient en cela un risque « comme un autre », contre lequel l’opérateur peut se protéger en portant l’équipement adéquat.

Au second plan, apparaît un chevalier noir, dont la position des bras rappelle les ailes d’un avion et le panache la fumée d’une locomotive à vapeur. Ces références aux secteurs aéronautique et ferroviaire évoquent les fleurons de l’industrialisation, comme pour annoncer la réussite de la jeune filière nucléaire. La couleur noire de la cuirasse rend toutefois l’image ambiguë. Dans l’imaginaire médiéval, le chevalier noir incarne en effet une puissance maléfique que le héros doit vaincre pour accomplir sa quête. L’analogie romanesque entre le « mal » et les risques idéalise ici les activités quotidiennes des travailleurs, équipés de leur « armure » blanche et rouge. Or, si l’équipement constitue une protection, il ne peut éradiquer les dangers qui menacent insidieusement les agents. Le chevalier, placé dans leur dos, paraît d’ailleurs sur le point de les agresser. C’est à se demander qui l’emportera au final…

Interprétation

Castan évite de figurer brutalement les risques radioactifs et recourt à une comparaison insolite mais frappante. Cette approche préventive s’inscrit dans un contexte d’évolution des représentations. Dans la première moitié du XXe siècle, les affichistes utilisent la peur et la violence comme ressort, n’hésitant pas à montrer les séquelles d’un accident. Mais au tournant des années cinquante, ils délaissent les images dramatiques et préférèrent représenter les moyens de se préserver des dangers.

Une analyse attentive montre cependant que la violence n’est jamais complètement évacuée des créations de Castan. Le danger d’irradiation ou de contamination est en effet tantôt répulsif, tantôt attractif, et sa menace doit être mise à distance sans pouvoir être supprimée. Une telle ambiguïté est à rapprocher de la définition du « sacré » proposée par René Girard, à savoir « tout ce qui maîtrise l’homme d’autant plus sûrement que l’homme se croit plus capable de le maîtriser ». En ce sens, il ne faut pas trop s’approcher du sacré, parce qu’il déchaîne la violence ; mais il ne faut pas trop non plus s’en éloigner, car il est au fondement des institutions, qui protègent de la violence. Castan perçoit cette ambiguïté en observant le travail dans les ateliers et les laboratoires. Sur le terrain, il échange avec les agents du SPR, capte les réalités techniques, tente de traduire leur sens profond. En côtoyant les radioprotectionnistes, le dessinateur saisit leur imaginaire et diffusent dans ses illustrations les croyances qui orientent leur activité, dont la réussite se révèle déterminante pour l’avenir du nucléaire. Assurer la protection des travailleurs est non seulement une question de santé, mais aussi une condition pour démontrer au public que les risques sont maîtrisés et que la filière peut continuer son développement, à une époque où la contestation antinucléaire est quasiment inexistante.

Bibliographie

Nadia Blétry (2009). « Ceci n’est pas un risque. Les affiches de prévention des risques professionnels et sanitaires en France au XXe siècle », Catherine Omnès, Laure Pitti (dir.). Cultures du risque au travail et pratiques de prévention. La France au regard des pays voisins, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 262 p., p. 155-172.

Boris Dänzer-Kantof, Félix Torres (2013). L’énergie de la France. De Zoé au EPR, l’histoire du programme nucléaire, Paris, Editions François Bourin, 703 p.

Jean-Pierre Dupuy (2010). La marque du sacré, Paris, Flammarion, 280 p.

René Girard (2010). La violence et le sacré, Paris, Librairie Arthème Fayard/Pluriel (1ère éd. 1972), 486 p.

Jean Rodier, Jacques Castan, Claude Guérin (1963). « Information et éducation en matière de radioprotection ». Bulletin d’informations scientifiques et techniques, no 72‑73, p. 91‑98.

Sébastien Travadel, Aurélien Portelli, Claire Parizel, Franck Guarnieri (2017). « Les figures de l’infime. La radioprotection en images », Techniques&Culture, n° 68, p. 110-129.

Pour citer cet article
Aurélien PORTELLI - Frédérick LAMARE, « Afficher le risque radioactif dans l’industrie nucléaire des années soixante », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 07 décembre 2019. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/afficher-risque-radioactif-industrie-nucleaire-annees-soixante
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