Le déjeuner

Date de publication : Avril 2018

Université d'Evry-Val d'Essonne

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Contexte historique

Un artiste en vogue

Avec Le déjeuner, François Boucher produit une œuvre qui s’inscrit dans le registre des scènes de genre, un domaine qu’il pratique brièvement avant d’être surtout reconnu pour la variété de ses scènes pastorales. Fils d’un maître peintre de l’Académie de Saint-Luc, il débute son apprentissage au sein de l’atelier de François Lemoyne, professeur de l’Académie royale de peinture et de sculpture. En 1723, il remporte le premier prix de l’Académie qui lui ouvre les portes de l’école de Rome où il séjourne quatre ans plus tard.

De retour à Paris en 1731, Boucher est agréé à l’Académie, avant d’y être reçu officiellement trois ans plus tard. Dès lors, il reçoit de nombreuses commandes du roi et de courtisans, mais le commanditaire de ce tableau n’est pas connu. Signée en bas à droite (François Boucher 1739), cette toile ne provient pas d’une commande royale, mais elle apparaît dix ans plus tard lors d’une vente de tableaux issus des collections de grands mécènes de l’art : le marquis de Mirabeau, Lempereur, Gersaint, d’Araignon et Delaporte. La scène suggère qu’il pourrait être destiné à l’agrément ou à la décoration d’un hôtel particulier. Aujourd’hui conservé au Musée du Louvre, il est décliné dans une version gravée au format réduit réalisée par le graveur Bernard-François Lépicié, père du peintre Nicolas-Bernard.

Analyse des images

Un intérieur bourgeois

L’atmosphère générale de la toile est celle d’un intérieur cossu rassemblant un cercle familial restreint qui contraste avec les représentations nobiliaires du siècle précédent. Ainsi, selon l’historien Daniel Roche, cette peinture constitue « le manifeste d’un art de vivre bourgeois ». La délicatesse du décor et la présence d’un garçon limonadier qui s’occupe du service confirment la réussite sociale des propriétaires.

Les différents aménagements répondent aux modes artistiques du moment, à commencer par le décor rocaille caractéristique du style Louis XV. La cheminée est surmontée d’un large miroir en arabesque qui ne renvoie pas le reflet de l’artiste pourtant posté face à lui, afin d’établir de renforcer le caractère intimiste de la composition. Les appliques aux volutes en rondeurs et en bronze font écho au galbe des pieds de la console ou au soubassement de l’horloge qui semble indiquer midi passé de quelques minutes. Les boiseries dorées sont rehaussées par d’élégantes tentures et les personnages sont inondés par le faisceau de lumière. Celui-ci est apporté par la large fenêtre auprès de laquelle ils se serrent, autour d’une table volante facile à déplacer. Des touches d’exotisme trahissant à nouveau l’esprit du temps sont apportées par la statue de bouddha, la luxueuse porcelaine et le vase oriental posé sur la console.

Interprétation

Le « nouvel enfant »

La force de l’œuvre tient à ce moment intime qui accède au rang de véritable cérémonie familiale. L’œuvre garde néanmoins une part de mystères quant aux personnages représentés et au breuvage qui réunit la petite communauté. La théière est irrémédiablement relayée au dernier plan, en haut de l’étagère, alors que le récipient utilisé se trouve au centre des lignes directrices de la toile. Café ou chocolat, difficile de le savoir, mais ces boissons incarnent toutes les deux le goût du XVIIIe siècle et le luxe des produits coloniaux. Les deux femmes qui tendent une cuillère vers les enfants laissent plutôt penser à du chocolat.

Il pourrait s’agir de la famille et de l’hôtel particulier de l’artiste. En 1733, Boucher épouse Marie-Jeanne Buzeau qui serait assise à droite, face à la sœur de l’artiste, dos à la fenêtre. L’attention pour les enfants est manifestée à travers des gestes tendres et affectueux qui font d’eux les grandes vedettes du tableau. La mise en scène ne s’y trompe pas, car le seul personnage qui tourne son regard vers le spectateur est l’enfant assis. Il s’agirait de Juste-Nathan, second enfant du couple né en 1736. Le serveur et la mère se tournent vers la fillette, Jeanne-Élizabeth, née en 1735, comme pour l’interroger avant de la servir. Celle-ci est munie d’un bourrelet qui protège sa tête des escapades hasardeuses. Elle veille précieusement sur ses deux jouets : un cheval à roulettes et une poupée délicatement vêtue.

Ce tableau préfigure par le pinceau ce que Rousseau théorise par la plume deux décennies plus tard dans l’Émile ou De l’éducation (1762). Cette philosophie de l’éducation postule que le cercle familial est un moule essentiel au développement d’un « nouvel enfant » (Jacques Gélis) dorénavant chéri de ses parents. Ainsi, les divertissements et les jeux participent au programme d’apprentissage de la première enfance, lorsque les enfants sont entièrement confiés aux femmes.

Bibliographie

François Boucher : 1703-1770, Paris, Ministère de la Culture et de la Communication, Éditions de la Réunion des Musées Nationaux, 1986.

François Boucher : hier et aujourd’hui, Paris, Éditions de la Réunions des Musées nationaux, 2003.

Philippe ARIÈS, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Plon, 1960.

Philippe ARIÈS et Georges DUBY (dir.), Histoire de la vie privée, 3 : De la Renaissance aux Lumières, Paris, Seuil, 1985.

Nicolas COURTIN, L’art d’habiter à Paris au XVIIe siècle : l’ameublement des hôtels particuliers, Dijon, éditions Faton, 2011.

Daniel ROCHE, Histoire des choses banales : Naissance de la consommation dans les sociétés traditionnelles (XVIIe-XIXe siècles), Paris, Fayard, 1997.

Pour citer cet article
Stéphane BLOND, « Le déjeuner », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 19 Juin 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/dejeuner
Glossaire
  • Académie : Institution, fondée en 1648, qui rassemble les artistes distingués par une assemblée de pairs et travaillant le plus souvent pour la couronne. Elle définit les règles de l’art et du bon goût, forme les artistes, organise des expositions. Académie royale de peinture et de sculpture jusqu’à la Révolution, elle devient par la suite l’Académie des beaux-arts.
  • Rocaille : Mouvement artistique du XVIIIe siècle qui s’épanouit en France, à partir de la Régence, dans les ornements architecturaux et les arts décoratifs en privilégiant les jeux de courbes. En peinture, les artistes illustrent des sujets légers et séduisants, galants ou exotiques, dans un traitement où l'aspect décoratif voire anecdotique l’emporte. 
  • Scène de genre : Sujet de peinture qui présente la vie quotidienne en famille et en société.
  • Commentaires
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    Thierry FLAMMANT le 09/04/2018 à 07:04:29
    Je me permets d'ajouter, à l'analyse de ce tableau, qu'il illustre également les liens entre l'Europe (donc la France) et le monde au XVIIIe siècle à travers des objets associés aux produits coloniaux : théière sur une étagère, chocolatière tenue par le serveur, service en porcelaine chinoise dont un sucrier (pour le sucre des Antilles). Cet intérieur et cette famille de la bourgeoisie parisienne traduisent aussi les changements économiques à l'oeuvre dans la mondialisation liée à la traite et à l'esclavage.

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