Frontispice pour le Dictionnaire de l’Académie française

Date de publication : décembre 2017
Auteur : Jean HUBAC

Inspecteur d'Académie Directeur académique adjoint

Partager sur:

Contexte historique

Un dessin pour la langue française

Le dessin exécuté par Jean-Baptiste Corneille et représentant la gloire de Louis XIV était destiné à orner le frontispice du Dictionnaire de l’Académie française, dont la première édition paraît en 1694. Réalisé au lavis gris, à la pierre noire et avec des rehauts de blanc, il devait rendre compte de la place éminente du roi comme protecteur de l’Académie française et défenseur de la langue française, en même tant que comme contributeur à la renommée du français.

En effet, dans la préface au Dictionnaire, l’Académie française, fondée en 1635, précise l’utilité du dictionnaire, « tant à l’esgard des Estrangers qui aiment nostre Langue, qu’à l’esgard des François mesmes qui sont quelquefois en peine de la veritable signification des mots, ou qui n’en connoissent pas le bel usage, & qui seront bien aises d’y trouver des esclaircissemens à leurs doutes. » Plus loin, elle inscrit son œuvre dans un siècle qu’elle estime « le plus florissant de la Langue Francoise » et explique pourquoi cette parution a tant tardé. Elle estime également que la protection du roi dont elle jouit depuis 1672 l’élève « au comble du bonheur ».

Lorsqu’il réalise ce dessin, Jean-Baptiste Corneille bénéficie déjà d’une renommée certaine. Issu d’une famille de peintres (son père et son frère, tous deux prénommés Michel, étaient des peintres connus et reconnus), il s’illustre dès les années 1660. Lauréat du premier prix de Rome en 1663, il intègre l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1675. Son talent de peintre et de dessinateur lui vaut de participer à la décoration du palais des Tuileries. Il est également sollicité pour réaliser le dessin destiné à être gravé par Jean Mariette et Gérard Edelink en frontispice du Dictionnaire de l’Académie française.

Analyse des images

Le roi couronné par la Renommée

Jean-Baptiste Corneille utilise un leitmotiv de l’iconographie encomiastique. Vêtu à l’antique et perruqué, Louis XIV y apparaît en buste érigé au sommet d’une stèle qui domine la composition. Couronné de lauriers par la Renommée (à droite avec son attribut traditionnel, la trompette) et par l’Histoire (à gauche, armée et casquée), le roi est accompagné de la figure de l’Abondance et de trois putti, petits anges nus et pourvus d’ailes qui participent à l’épanouissement des fruits de la richesse et de l’opulence. L’artiste assimile le règne de Louis XIV a un âge d’or qui mérite de citer au plus haut des mémoires et des chroniques.

La présence du Dictionnaire, ouvert derrière l’Abondance, est presque secondaire au sein de la composition, comme s’il n’était qu’un élément parmi d’autres témoignant des riches heures du Grand Siècle – les pages blanches ne sont pas une négligence de l’artiste, mais témoignent simplement du caractère préparatoire de ce dessin pour la gravure. Le placement de cette gravure en ouverture du Dictionnaire de l’Académie française inscrit néanmoins implicitement l’œuvre louis-quatorzième dans une perspective panoptique : le roi exerce son influence sur tous, y compris sur la langue française, qui sert à ciseler par les mots les motifs de la gloire royale (l’histoire et la renommée…).

Interprétation

Louis XIV protecteur de la langue française

La parution du Dictionnaire de l’Académie française était très attendue, en raison de son importance annoncée et de la date précoce du début de son entreprise. Le dessin gravé répond dans ce contexte à un effet d’attente qui positionne Louis XIV comme un protecteur de la langue française. Conformément à leurs statuts, les académiciens se sont attelés à la tâche dès 1639, sous la direction de Vaugelas. La mort de ce dernier freine l’entreprise de rédaction du dictionnaire, qui ne reprend réellement que durant les années 1680. En dépit des rumeurs et des moqueries sur l’impasse définitive de la finalisation de l’ouvrage, le Dictionnaire paraît au mois d’août 1694, presque soixante ans après l’institutionnalisation de l’Académie française – sa réception dans le public érudit et curial est très médiocre, car on fustige l’insuffisance de certaines définitions ou certains choix éditoriaux, ainsi que le classement alphabétique par racine de mots et non par mot (principe abandonné pour la deuxième édition en 1718).

Le Dictionnaire avait pour vocation de témoigner de l’excellence de la langue française, promue nouvelle langue universelle et digne successeur du latin. C’est ainsi que l’Académie française structurée en 1634 est instituée par le cardinal de Richelieu l’année suivante. Le patronage des hommes illustres qui protègent successivement l’institution (Richelieu, le chancelier Séguier puis Louis XIV lui-même) montre l’importance que la langue occupe dans les stratégies du pouvoir. D’ailleurs jaloux des prérogatives de l’assemblée, le roi interdit toute parution d’un dictionnaire avant que l’Académie française n’ait produit le sien – ce qui n’empêcha pas les aventures éditoriales de Richelet (1684) ou de Furetière (1690) d’aboutir avant celle des académiciens. L’assemblée des quarante immortels (ainsi que l’indique le contre-sceau de l’institution, dédicacé « à l’immortalité ») contribue à définir et défendre les normes de la langue française. La clarification et la diffusion de celle-ci grâce aux écrivains servent également de véhicule par lequel la gloire royale s’exprime au sein du royaume (langue de l’administration des choses et du gouvernement des hommes) comme au sein du concert européen (langue de la conquête et de la diplomatie).

Le dessin préparatoire à la gravure de Jean-Baptiste Corneille permet donc de dire une partie des entrelacs politiques qui lient la langue française aux stratégies de la gloire du Roi-Soleil.

Bibliographie

Philippe BRISSAUD, « Académie française », in François Bluche (dir.), Dictionnaire du Grand Siècle, Paris, Fayard, 2005 [1990], pp. 34-36.

Jean-Charles DARMON et Michel DELON (dir.), Histoire de la France littéraire. Tome 2 Classicismes XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, P.U.F., 2006.

Yves PICARD, La vie et l’œuvre de Jean-Baptiste Corneille (1649-1695), Lyon, 1987.

Pour citer cet article
Jean HUBAC, « Frontispice pour le Dictionnaire de l’Académie française », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 15 novembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/frontispice-dictionnaire-academie-francaise
Commentaires

Albums liés

Découvrez aussi

louisxiv-cour-dauphin