Kupka et L’Assiette au beurre : Religions

Date de publication : Mars 2018

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Contexte historique

« Religions », numéro spécial

Lancée en 1901, L’Assiette au beurre acquiert rapidement une certaine renommée qui dépasse largement les seuls cercles radicaux, socialistes et anarchistes de la capitale. Parce qu’elle offre une grande liberté de création (et des rétributions décentes) à certains des meilleurs illustrateurs de la Belle Époque, la revue est aussi appréciée des artistes qui assurent en retour la qualité de ses publications. Caractérisée par « la recherche d’une certaine qualité visuelle mettant en valeur un contenu essentiellement politique », elle se fait vite connaître comme « la plus artistique des revues politiques », qui « allie l’art et la satire » (Anne-Marie Bouchard).

Après avoir réalisé un premier numéro complet pour L’Assiette au beurre en 1902 (L’Argent, n° 41), Frantisek Kupka (1871-1957) continue de collaborer fréquemment avec l’hebdomadaire satirique comme illustrateur. En 1904, cet artiste d’origine tchèque émigré à Paris, proche de Straub et Villon, se voit confier la préparation d’un album autour du thème de la religion. Ce dernier, dont nous étudions ici l’une des images Illustration du numéro spécial Religions du journal l'Assiette au Beurre sort le 7 mai  sous le titre Religions (N°162).

Largement présent dans le débat social et politique depuis plus d’un siècle, le thème anticlérical et antireligieux connaît un formidable essor dans la presse satirique à partir des réformes laïques des années 1880. Il atteint ensuite une sorte d’apothéose médiatique avec la victoire du Bloc des gauches aux législatives de 1902 et l’entrée d’Émile Combes au gouvernement. Alors qu’une politique énergique est lancée contre les congrégations et que la fameuse loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État est en préparation, Religions est bien un numéro « spécial », une sorte de passage obligé pour un journal libre penseur comme L’Assiette au beurre.

Analyse des images

Au-delà de la caricature.

Illustration du numéro spécial Religions du journal l'Assiette au Beurre est la couverture de l’hebdomadaire. Sur la version imprimée finale (il s’agit ici de la composition destinée à la photogravure), on peut d’ailleurs lire la date, le prix et le numéro.

Utilisant des tons noirs, blanc (dessin à la plume, au crayon et à l’encre de chine) et jaunes (gouache et aquarelle), Kupka propose une œuvre très élaborée, dont la grande qualité va bien au-delà de celle des innombrables caricatures qui se trouvent dans d’autres journaux. Même le titre, dont la typographie est stylisée, s’intègre parfaitement à la composition pour en épouser le mouvement d’ensemble.

Quant à l’image elle-même, elle est assez saisissante, qui fait coïncider la violence du trait à celle du message et montre un prêtre en train de comprimer la tête d’un moribond pour lui faire cracher son or. Les mains jointes dans une position de prière, le vieillard décrépi (cheveux blancs et rides) semble se recueillir. On le voit les yeux fermés, dans une attitude mêlant la souffrance, la passivité, la dévotion et une quiétude presque inerte. Deux mains sorties des manches d’un costume ecclésiastique marqué de petites croix enserrent fermement son visage : la première est largement posée sur le dessus de son crâne chauve, à la fois réconfortante, protectrice et oppressante ; la seconde est placée sous son menton, prête à recueillir les nombreuses pièces d’or qui tombent abondamment de sa bouche.

Rehaussé par deux rappels de couleur (sur les paupières du vieillard et à côté du titre), le jaune assez brillant des pièces les met en évidence. Elles apparaissent comme l’élément central et structurant de Illustration du numéro spécial Religions du journal l'Assiette au Beurre.

Interprétation

Une charge assez classique sur le fond

Malgré une certaine puissance graphique et une grande originalité artistique, l’image développe une charge anticléricale finalement assez « classique ». En effet, c’est tout d’abord la religion chrétienne qui est visée (les croix sur la manche du costume) ; critiquée sous l’angle de l’argent et dénoncée pour sa richesse. Selon l’interprétation que l’on fait de l’image, on peut en effet considérer que les hommes d’Église n’auraient pour but que de « faire cracher » leurs pièces d’or aux fidèles, ou, corollairement -  si l’on pense que le vieillard est plutôt gavé de ces pièces – d’entretenir une collusion avec les puissants en validant un ordre social injuste.

En tout état de cause, la religion semble ici bien éloignée de sa vocation spirituelle : l’or est central dans l’image et donc dans l’échange censé avoir lieu entre le clergé et les hommes. Loin de détacher ses ouailles des préoccupations cupides pour les élever par l’âme, loin de prôner la pauvreté, la religion ne ferait donc que reproduire le fonctionnement de la société capitaliste et bourgeoise, gangrénée par l’omniprésence de l’argent et la quête du profit (ici, le sien propre). Elle semblerait par là abrutir les fidèles (les yeux fermés, la dévotion du vieillard) et les maintenir dans un état de soumission (la main ferme sur le crâne) à la fois infantile (les mains qui prient) et mortifère (le vieillard est peu vigoureux).

Il est d’ailleurs à noter que cette couverture accrocheuse et attirante pour le public se distingue du reste du numéro Religions, dont le contenu est plus inattendu, plus varié et peut-être plus exigeant. Composé (à l’exception d’une double page sur la création de l’homme) de treize planches illustrées qui figurent un Dieu (le Dieu des Hindous, le Dieu d’Israël, les Dieux japonais, le Dieu Turc, les Dieux Grecs, etc.) et sont chacune sous titrées d’un texte parfois assez conséquent, l’album élargit le propos à des considérations philosophiques ou historiques chères à Kupka (qui s’est très tôt intéressé au spiritiste et à la théosophie à Prague). Si la traditionnelle dénonciation de l’argent y est bel et bien présente, pour le Dieu Russe et le Dieu du Vatican notamment, elle se double de références culturelles assez savantes et bien documentées qui développent d’autres angles d’attaque contre les religions (comme leur dogmatisme, leur violence, la haine du corps ou encore la douleur qu’elles impliquent).   

Bibliographie

BOUCHARD, Anne-Marie Le marché de l’art vu par L’Assiette au beurre : quelques perspectives ouvertes par un regard oblique, Presses universitaires de Paris Ouest, 2011. 

CHALUPA, Pavel, François Kupka à L’Assiette au Beurre, Prague, Chamarré, 2008.

DIXMIER, Elisabeth et Michel, L’Assiette au Beurre : revue satirique illustrée, 1901-1912, Paris, François Maspero, 1974.

DIXMIER, Michel, Quand le crayon attaque : images satiriques et opinion publique en France, 1814-1918, Paris, Éditions Autrement, 2007.

HOUTE, Arnaud-Dominique, Le triomphe de la République, 1871-1914 Paris, Seuil, 2014.

REMOND, René, L'Anticléricalisme en France de 1815 à nos jours, Paris, Fayard, 1976.

VACHTOVA, Ludmila, Frantisek Kupka, Prague, Odeon, 1967.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Kupka et L’Assiette au beurre : Religions », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 16 Juillet 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/kupka-assiette-beurre-religions
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