Thomas Edison et son phonographe

Date de publication : juin 2018

Chargé de recherche CNRS Centre de recherche sur les Arts et le Langage

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Contexte historique

En août 1889, l’inventeur et industriel américain Thomas Alva Edison (1847-1931) se rend à Paris afin de présenter ses dernières innovations technologiques dans le cadre de l’Exposition universelle. Après avoir travaillé aux problèmes de l’éclairage électrique et à la fabrication de la lampe à incandescence, Edison a repris ses recherches sur le phonographe, dont il avait proposé un premier modèle en 1878. Des brevets sont déposés en janvier 1888, et le 16 juin 1888, le nouvel appareil est présenté aux Etats-Unis à grands renforts de publicité. Le 23 avril 1889, l’Académie des Sciences assiste à la présentation française de ce phonographe amélioré. Avant même l’arrivée d’Edison à Paris, les journaux et les revues ont déjà relayé l’événement, tant l’enregistrement de la musique et de la voix amuse et intrigue le public. Le phonographe est l’une des attractions majeures de l’Exposition universelle de 1889, où les compagnies portant le nom d’Edison occupent le quart de la superficie du stand américain.

Analyse des images

La photographie a été réalisé dans l’atelier de Wilhelm Benque, photographe parisien célèbre à cette époque. Edison est présenté ici comme l’inventeur du phonographe, qu’il est effectivement le premier à avoir conçu et réalisé dès 1877-1878 (si l’on excepte la tentative contemporaine de Charles Cros). Le cliché est daté (« 1889 »), et on peut lire une signature et la phrase : « More factories less soldiers ! » (« Plus d’usines moins de soldats ! »). Cette courte sentence évoque tout à la fois l’activité d’Edison en tant que chef d’entreprise (il a fondé sa première usine à Newark, dans le New Jersey, dès 1873), sa conception de l’innovation technologique, toujours destinée à une exploitation commerciale, et ses convictions pacifistes (il est résolument opposé à la guerre et partisan de l’isolationnisme américain).
L’image présente une variante de la pose « napoléonienne » qui était adoptée par Edison sur d’autres clichés, et qui a été largement diffusée de son vivant. La pose de l’inventeur américain semble ici volontairement négligée. Affalé sur une chaise de bureau, un cigare à la main gauche qui pend dans le vide, l’air un peu absent, même s’il paraît regarder le photographe, Edison, en léger retrait par rapport à son invention, manifeste ses manières simples, directes, franches, qui touchaient parfois à la brusquerie, tout en exprimant sa puissance de concentration.
Placé sur une table recouverte d’une simple étoffe, un phonographe modèle 1888. Ce phonographe a été fabriqué par Edison à partir des améliorations que Bell et Tainter avaient apportées au modèle de 1878. L’appareil est constitué d’un boîtier en bois dans lequel se trouve un petit moteur alimenté par une pile électrique de type pile-bouteille, comme celle que l’on distingue à gauche. Ce moteur fait tourner un mécanisme accueillant un cylindre de cire, support sur lequel le son est inscrit grâce à une pointe métallique. Cette pointe est mise en mouvement par les vibrations que produisent sur un diaphragme la voix ou le son d’un instrument de musique. Ainsi, elle creuse un sillon plus ou moins profond sur la cire. On distingue devant le boîtier de l’appareil un ou deux rouleaux de cire, un cornet servant à concentrer les ondes sonores de l’émetteur vers le diaphragme, et un pavillon qu’on fixait sur le diaphragme afin d’amplifier le son au moment de sa restitution.
Pour signifier la fonction de l’appareil, Edison est muni de deux écouteurs placés dans ses oreilles et reliés par un tuyau au phonographe ; image familière aujourd’hui, mais qui était nouvelle en 1889 (certaines illustrations de l’Exposition universelle de 1889 montrent des curieux devant un phonographe avec de tels écouteurs). 

Interprétation

Cette photographie rappelle l’extraordinaire notoriété dont jouissait Edison en France. Décoré de la Légion d’honneur dès 1881, accueilli avec force publicité en août 1889, il est reçu en grande pompe par Gustave Eiffel, à qui l’inventeur américain fait cadeau d’un phonographe, au sommet de la Tour. Louis Pasteur lui fait visiter son Institut, et Etienne-Jules Marey, inventeur du chronophotographe, l’accueille dans son laboratoire. Le Président de la République met à sa disposition sa loge personnelle à l’Opéra de Paris, institution qui bénéficiait depuis 1883 d’un éclairage électrique au moyen des lampes à incandescence fabriquées par l’industriel américain.

Par ailleurs, cette photographie évoque indirectement la mutation que constitue l’invention du phonographe non seulement pour l’industrie des loisirs et, mais pour la façon de percevoir le son. Avec le phonographe, l’écoute est appelée à devenir une activité de plus en plus importante par rapport à la pratique musicale. La représentation d’Edison, assis et concentré, suggère la transition d’une écoute « traditionnelle », associée à la vue du locuteur, du chanteur ou de l’interprète en action, vers une modalité d’écoute différente, dans laquelle le son détaché du contexte de sa production induit un nouveau rapport au corps et une perception renouvelée de l’espace.

Bibliographie

Ronald W. Clark, Edison, Paris, Belin, 1986.

Henri Chamoux, « Le phonographe Edison de l’Ecole polytechnique », Bulletin de la Sabix, 18, 1997, mis en ligne le 04 avril 2012. URL : http://journals.openedition.org/sabix/833.

Sophie Maisonneuve, « De la machine parlante au disque. Une innovation technique, commerciale et culturelle », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2006/4 (n° 92), p. 17-31.

Pour citer cet article
Christophe CORBIER, « Thomas Edison et son phonographe », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 12 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/thomas-edison-son-phonographe
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